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D'Ougarit à la 5G

D'Ougarit à la 5G

Comme toute technologie, la 5G peut comporter des risques. Mais il faut aussi comprendre à quel point elle va révolutionner l'accès aux ressources, contenus, et objets, et avoir des conséquences sur la lecture et les textes. Ce qui est en jeu c'est l'écosystème cognitif qui va se mettre en place.

L’imprimerie s’est heurtée dès l’origine aux pouvoirs obscurantistes de l’Eglise car elle élargissait l’accès aux textes bibliques et favorisait le débat. Commencée du côté d’Ougarit au 3ème millénaire avant Jésus-Christ, la saga du texte émancipateur n’a cessé de s’amplifier jusqu’à sa numérisation et à son implémentation dans tous les aspects de la réalité et de l’activité humaine. De la lecture des textes à la numérisation textuelle du monde, de la lecture de ce monde nouveau à son écriture algorithmique telle est l’évolution que nous vivons aujourd’hui. Autant dire que le débat sur la 5G, cette super autoroute des données, ne peut laisser indifférent ceux que l’histoire de la pensée et donc du livre passionne. 
 
A cet égard, la sortie d'Eric Piolle, maire de Grenoble (digne de Tartuffe) dans le Grand Jury RTL du 8 juillet 2020, se défiant de la 5G au motif qu’elle ne servirait qu’à « regarder du porno sur votre téléphone même quand vous êtes dans l’ascenseur » nous ramène en terrain connu. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Le vieux débat opposant l’avoir à l’être, la quantité à la qualité, l’information triviale à la vraie connaissance se trouve ainsi réactivé et avec lui ce dégoût de voir les masses infantiles faire un mauvais usage des outils qu’on lui offre. 
 
Comme toute technologie, la 5G peut comporter des risques : une exposition accrue aux ondes, une augmentation de l’empreinte carbone, une plus grande exposition des données personnelles. Mais, deux attitudes sont alors possibles : la recherche d’une meilleure maîtrise de ces risques en regard des avantages attendus pour la société ou un refus de principe qui, sous couleur de moratoire technique, repose en réalité sur un prosélytisme moral par nature indiscutable. 
 
Que répondre, en effet, au Maire de Grenoble sauf à paraître futile ou à battre sa coulpe ? De même, que pouvions-nous répondre à ceux qui nous disaient au début des années 90 que le savoir n’avait rien à voir avec la numérisation de quantités toujours plus grandes de livres et de données, avant que l’apparition et la popularisation de nouveaux usages particulièrement féconds ne leur apportent un démenti cinglant ? Ou encore que pouvait-on répondre à ceux qui contestaient, dans les années 50, la légitimité du livre de poche ? Et ainsi de suite jusqu’à l’origine de l’écriture et à son émancipation progressive des différentes sphères du sacré. 
 
On pourra rétorquer que, cette fois-ci, la 5G n’a rien à voir avec les textes et les livres puisqu’elle va essentiellement favoriser l’univers des objets connectés. Ce ne serait pas seulement oublier qu’elle va faciliter l’accès aux ressources exponentielles du big data et à ses outils de lecture. Ce serait surtout ne rien comprendre à notre environnement numérique qui fait de plus en plus interférer contenus, objets et activités en un écosystème proprement cognitif, au sein duquel l’objet livre continuera d’ailleurs à avoir toute sa place pour peu qu’on s’en préoccupe.

Débat au nom des débats
 
Derrière les critiques a priori de la 5G on retrouve cette peur d’une instrumentalisation croissante qui éloignerait l’humain d’un supposé point d’équilibre. Or, toute l’histoire de la culture et singulièrement celle de l’écriture montrent que ce n’est pas de son propre fond que la pensée s’est enrichie mais par le développement ininterrompu de ses prothèses techniques, y compris de ses capacités à communiquer. 

S’y ajoute une peur nouvelle, celle d’un écosystème cognitif devenu fou qui, à l’image de la planète, aurait atteint ses limites, s’emboliserait de ses propres productions et polluerait les esprits. Or, les idées ne sont pas des ressources naturelles qui s’épuisent en produisant des déchets. Elles vivent de se développer par leurs usages et les interactions qu’elles suscitent. A la différence du pétrole, elles ne tiennent pas leur qualité de leur raffinage, mais des reconfigurations qu’entraîne l’apport de nouvelles expériences et de nouveaux langages. Toutes choses qui supposent des capacités de flux croissantes. 
 
Aussi le débat sur la 5G - au-delà des légitimes questions sanitaires, juridiques ou économiques - ne doit-il pas nous faire perdre de vue que la sobriété cognitive est une contradiction dans les termes.
 
 

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