Roman policier

Dossier Roman policier : a couteaux tirés

Photo OLIVIER DION

Dossier Roman policier : a couteaux tirés

Alors qu’une dizaine de nouvelles collections font leurs premiers pas en librairie et que la production continue d’augmenter, les éditeurs de romans policiers doivent déployer des efforts toujours plus importants pour faire remarquer leurs titres et faire émerger de nouveaux auteurs.

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Par Claude Combet,
Créé le 02.05.2015 à 00h00,
Mis à jour le 08.05.2015 à 19h00

Les bonnes ventes du roman policier continuent de stimuler la productivité du secteur et les nouvelles vocations. A 1 128 titres en 2004, la production a fait un bond en dix ans pour atteindre 1 909 titres en 2014, soit 5 % de plus que l’année précédente. Cette année encore, Philippe Rey a lancé "Noir" ; Le Mercure, "Mercure noir" ; Bragelonne, "Thriller" ; La Différence, "Noire" ; et Gallmeister, "Neo noir". La Grande Ourse propose des thrillers, et Jeanne Balland ses polars du terroir. Scrineo et La Martinière se testent. "Black Piranha" est annoncé pour juin, "Serpent noir" au Serpent à plumes, et "La bête noire" chez Robert Laffont en septembre. Comment s’y retrouver devant une telle abondance - pour ne pas dire surproduction ? Comment les éditeurs peuvent-ils faire émerger de nouvelles voix et faire remarquer leurs titres par les libraires et les lecteurs ?

"Je veux publier des textes qui peuvent figurer dans mes collections de littérature. Pour durer, il faut construire une image, une ambiance sur le long terme."Anne-Marie Métailié - Photo OLIVIER DION

"Privilégier la qualité d’écriture et ne publier que des romans auxquels on croit", c’est le credo commun à tous les éditeurs. "Je veux publier des textes qui peuvent figurer dans mes collections de littérature. Pour durer, il faut construire une image, une ambiance sur le long terme", souligne Anne-Marie Métailié. Les collections de polars les plus anciennes, fortement installées comme la "Série noire" de Gallimard, qui fête ses 70 ans cette année, "Rivages/Noir", chez Payot & Rivages, qui publie ce mois-ci un nouveau James Ellroy, suivi d’un James Lee Burke et d’un Dennis Lehane à l’automne, ou encore "Grands détectives", chez 10/18, bénéficient incontestablement de la notoriété de la marque. "Les auteurs veulent être dans "Grands détectives", composée aux trois quarts d’inédits", remarque Carine Fannius, directrice du pôle poche d’Univers Poche (10/18 et Pocket). A contrario, Anne-Marie Métailié observe une "prime à la nouveauté. Une nouvelle maison est la merveille des merveilles pendant quatre ans. Après il faut travailler pour le prouve.". Sonatine, avec ses thrillers, ou Gallmeister avec la nouvelle génération d’auteurs américains, en ont profité pour s’imposer.

De la place pour tout le monde

"Il faut être hypersélectif. Les nouveaux entrants doivent être différents des auteurs maison, avec un univers fort qui n’empiète pas sur les autres. Prendre Lily de Marie Neuser, que nous publions le 15 mai, est un roman noir avec un discours sociétal à part. Concerto pour quatre mains de Paul Colize, prévu en octobre, est un roman choral, avec de l’humour, et n’a pas d’équivalent au catalogue. Comme Le vide de Patrick Senécal, un thriller fantastique à la construction virtuose. C’est un travail d’orfèvre : nous explorons tous les codes du genre", explique Valérie Miguel, directrice de Fleuve éditions. "Il y a de la place pour tout le monde, s’il y a une idée, une cohérence", assure de son côté la directrice de Payot & Rivages, Hélène Fiamma. Celle-ci admet pourtant que "la concurrence est rude pour les auteurs étrangers. Les prix montent pour l’achat des droits, et les agents ont dix candidats au lieu de deux. Pourtant, cela ne correspond pas à un élargissement du lectorat : les livres ne se vendent pas tous, les auteurs mal sortis ou mal reçus, malgré leur potentiel, peuvent voir leur carrière fauchée à cause de cela".

Le Poulpe : 20 tentacules et plus

Vingt ans après sa création par Jean-Bernard Pouy, "Le Poulpe" n’a rien perdu de ses tentacules. La collection de polars parodiques, à héros unique mais aux auteurs multiples, des éditions Baleine est animée depuis deux ans par Gwenaelle Desnoyers, qui veille, "bible" à l’appui, au respect du personnage. L’enquêteur libertaire "a gardé sa boussole et est toujours engagé, mais évolue dans un monde qui a changé, dont les luttes sont différentes, observe-t-elle. Ses méthodes s’adaptent, elles sont plus souterraines et moins frontales qu’il y a vingt ans. Ce n’est pas un détective privé, juste un témoin". Pour la jeune directrice de la collection, il y a toujours matière titiller là où ça fait mal" : Un chato en Espagne de Patrick Bard (février) traite des bébés volés sous la dictature de Franco, Il était tout froid dans l’Est de Thierry Bourcy (avril) de l’enfouissement des déchets nucléaires, Arrête tes six magrets de Benoît Séverac (juin) de la lutte des producteurs contre les géants de l’industrie alimentaire.

Tous les auteurs veulent faire leur "Poulpe", mais Gwenaelle Desnoyers a ouvert la collection (5 à 6 nouveautés par an) à des écrivains d’horizons différents, "qui se glissent dans le moule parce qu’ils ne peuvent pas écrire ce type de livre ailleurs", comme Thierry Bourcy, venu du roman historique. En dignes héritiers de Jean-Bernard Pouy, qui l’a inaugurée en 1995 avec La petite écuyère a cafté (le best-seller), ils se délectent à trouver le jeu de mots du titre. Mais la notoriété du "Poulpe" a toujours été bien plus importante que les ventes - aujourd’hui entre 1 500 et 3 000 exemplaires au titre. Après la médiathèque de Canto, près de Nice, et Quais du polar à Lyon, "Le Poulpe" sera fêté toute l’année dans les salons du polar, à travers des rencontres avec les auteurs, des tables rondes, des expositions de photos et autres concours de nouvelles.

Stéphanie Vincendeau : "respecter un équilibre"

" Points Policier " publie 60 titres chaque année, en compte 700 à son catalogue, et a vendu 20 millions de volumes en 35 ans. Sa directrice, Stéphanie Vincendeau, en explique l’approche.

L.H. Commente gère-t-on une collection de poche sur la longue durée ?

Stéphanie Vincendeau. C’est une question d’équilibre. Il faut respecter un équilibre entre les auteurs historiques comme Arnaldur Indridason, Henning Mankell, Donna Leon ou Qiu Xiaolong, qu’on doit suivre, et les nouveaux écrivains qu’on souhaite accueillir. Il faut aussi respecter les équilibres entre les genres - policier, thriller, roman noir - et entre les textes du fonds et les romans très contemporains. Il s’agit d’un travail dans la continuité : c’est l’histoire et l’image de la collection qui ont convaincu Oliver Gallmeister de nous confier les livres de Craig Johnson, qui constituent un véritable enjeu pour nous.

Comment affrontez-vous la concurrence ?

Le marché est hypertendu mais la concurrence nous oblige à nous poser des questions, à nous repositionner, à être compétitif. Il y a le travail sur les auteurs dont le passage en poche contribue le plus souvent (pas toujours) à élargir le lectorat, comme nous avons réussi à le faire pour Tana French, par exemple. Mais nous travaillons aussi le fonds, pour lequel nous utilisons des leviers comme le prix du Meilleur Polar des lecteurs de Points, dont la sélection et le lauréat final nous permettent de remettre les livres en vente.

Avec " True crime ", " Points Policier " a une petite sœur. D’autres projets ?

C’est la seule pour l’instant, car ce n’est pas évident d’alimenter une série et de la faire exister. Mais si je tombe sur quelque chose d’intéressant, je ne m’interdis pas d’en créer une autre. J’ai fait une incursion dans le roman graphique en publiant hors format Mon ami Dahmer de Derf Backderf (paru chez Çà et là), mais ce n’est pas une série, juste un coup de cœur.

Comment fêtez-vous cet anniversaire ?

Neuf titres, qui ont marqué notre catalogue durant ces 35 années, ont été estampillés "Polar Points culte". On y retrouve les auteurs historiques de la collection comme Arnaldur Indridason, Robert Little, Deon Mayer, Henning Mankell, Don Wislow, des titres qui ont marqué tels Nécropolis d’Herbert Lieberman (le numéro 1) et Un sur deux de Steve Mosby, des coups de cœur comme Pimp d’Iceberg Slim et Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo. Un livre culte sera mis en avant chaque mois pendant neuf mois dans la presse, et nous organisons un concours de photos "Mets en scène ton polar culte". Entre autres opérations.

Certains jugent les romans anglo-saxons trop nombreux et traduits parfois sans discrimination. D’autres regrettent une production trop formatée. "La qualité des romans anglais et américains est en baisse. C’est pour cela qu’on va chercher dans l’exotisme, là où les auteurs ont plus de fraîcheur", précise Marie-Caroline Aubert, responsable de "Seuil policiers". "En temps de crise, les auteurs et les éditeurs étrangers prennent moins de risque, et les agents avouent que les éditeurs anglo-saxons hésitent à découvrir de nouveaux talents", confirme Anne Michel, éditrice de la littérature étrangère chez Albin Michel. "La concurrence est telle qu’il faut explorer des territoires différents, mais tous les pays ne maîtrisent pas les codes du polar. Nous nous sommes intéressés à l’Europe de l’Est : alors que la Russie ou la République tchèque n’ont pas encore de polars comme on les aime, il y a de bonnes choses en Pologne", explique Nadège Agullo, qui a cofondé Mirobole il y a deux ans. "La vague scandinave est un miroir aux alouettes : beaucoup ne se vendent pas. Je cherche dans des domaines auxquels les éditeurs s’intéressent moins comme la Corée, le Japon, la Bulgarie", explique Manuel Tricoteaux, responsable d’"Actes noirs" (Actes Sud). "Je crois toujours dans la vague allemande", insiste Alice Monéger, responsable des polars du Masque, qui a publié Bernhard Jaumann en avril et annonce en juin Marc Raabe pour juin. "La Mongolie de Ian Manook (Albin Michel), la Turquie d’Alper Canigüz (Mirobole), le Naples de Franco Di Mare (Liana Levi), la Chine d’Antonio Garrido (Grasset), l’Afrique du Sud de Bernhard Jaumann (Le Masque) et de Frédéric Couderc, le Chili de Boris Quercia (Asphalte), ou l’Inde d’Anita Nair (Albin Michel) : il y a en pour tous les goûts et cette abondance, produite par des petites maisons de qualité à la ligne éditoriale très construite permet de faire son marché", se réjouit Véronique Cardi, directrice du Livre de poche.

Accepter de ne pas publier

"Nous explorons tous les genres. Les locomotives comme Coben, Thilliez, Bussi, George, Giebel permettent de révéler d’autres auteurs comme Bernard Minier ou Olivier Norek. Mais on assiste à une désegmentation du polar, dont Michel Bussi est le meilleur exemple, les frontières sont plus floues et le polar attire des lecteurs qui n’en lisaient pas. Même le roman féminin contient du suspense psychologique", souligne Carine Fannius pour Pocket. "Le polar s’ouvre au fantastique, au western", selon Marie-Caroline Aubert. "Nous avons publié Sascha Arango en "Grandes traductions", qui vient d’avoir le prix du Polar européen. Les libraires l’ont rapatrié au rayon polar", raconte Anne Michel. "Les romanciers italiens écrivent des polars parce que les journalistes d’investigation ont baissé les bras, c’est le moyen de rendre compte de la réalité du pays", raconte Anne-Marie Métailié, qui publiera Suburra, la suite de Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo fin 2015-début 2016.

"Ne pas avoir de collection me permet de ne pas produire pour produire. J’en ai publié huit en 2014, j’en publie cinq en 2015", commente Anne-Marie Métailié. "Je n’ai pas un nombre de titres imposé. Il faut parfois accepter de ne pas publier si on n’a pas de bons manuscrits", confirme Stéphanie Delestré, éditrice des polars français chez Albin Michel. Quand une maison suit ses auteurs, il ne lui reste souvent que peu de place pour en découvrir de nouveaux. "Aux côtés de Ian Rankin et de Philip Kerr, il faut dénicher de nouveaux auteurs venus d’ailleurs : c’est le nerf de la guerre de notre métier", s’exclame Alice Monéger, qui s’est passionnée pour Sara Gran et sa très originale détective de la Nouvelle-Orléans. "Il faut trouver un équilibre dans le rythme des sorties, laisser une place aux romans les plus difficiles, les défendre, d’abord auprès des représentants, puis auprès de la presse. Ça n’aurait pas de sens de ne faire que du grand public", souligne Manuel Tricoteaux.

Le format poche joue aussi un rôle très important dans la découverte des auteurs et permet d’élargir leur lectorat. "Les lecteurs achètent surtout des livres de poche, mais je déplore le fait que la presse néglige totalement ça. Nous avons été les premiers à publier Mortelle randonnée de Marc Behm, ou La fille du Hanh Hoa de Thomas Bronnec sans que personne n’en parle", déplore François Guérif, directeur de "Rivages/Noir". "La place du polar dans la presse n’a pas évolué depuis plusieurs années et reste restreinte. Les journalistes sont bloqués parce que la littérature blanche passe avant", regrette Manuel Tricoteaux.

Si "Rivages/Noir" s’enrichit de 30 nouveautés (au lieu de 50 par le passé), dont une dizaine d’inédits, l’éditeur augmente légèrement le nombre de grands formats (18 en 2015 contre 15 en 2014). ""Rivages/Noir" a besoin de ces inédits pour exister. Nous ne partons pas du principe que les livres importants paraissent en grand format. Nous avons publié les trois premiers Maurizio De Giovanni en poche : c’est une tétralogie, on fera le quatrième en poche, c’est une question de cohérence. De la même façon, Rouge ou mort de David Peace est paru dans la collection de littérature mais nous le publierons en poche en "Rivages/Noir" où il y a toute son œuvre. L’équilibre est difficile à trouver…", explique Hélène Fiamma.

Savoir se distinguer

Chez Fleuve éditions, "nous travaillons beaucoup les objets : pour Révélée, de Renee Knight, paru en avril, nous avons fait une couverture avec rabats et découpe, un gaufrage et un vernis sélectif, de façon à nous distinguer sur les tables. Pour Prendre Lily, une chevelure court de la couverture à la quatrième en passant par le dos. Pour Pandemia de Franck Thilliez, en juin, nous aurons des épreuves "événementielles" et une version collector en novembre avec des bonus éditoriaux écrits par l’auteur. Pour Mallock, avec la nouveauté, nous rééditerons les deux précédents dans un format "trade" à l’américaine, à 18 euros au lieu de 21,90 euros. Chaque titre est conçu comme un objet différent en fonction de l’univers de l’auteur", détaille de son côté Valérie Miguel. "Notre identité visuelle - avec nos couvertures atypiques réalisées par Sean Habig - a beaucoup contribué à nous faire connaître. Nous avons gagné deux ans en notoriété", confirme Nadège Agullo.

"Grands détectives" a aussi fait une "petite révolution" en proposant des moyens formats "pour mettre en valeur les auteurs stars du catalogue comme Anne Perry". Marabout propose les enquêtes de Beth Huntly d’Anne Beddingfeld, alias Anne Martinetti en semi-poche. "Défendre les auteurs français comme Christian Roux ou Dominique Forma passe forcément par le grand format", souligne Hélène Fiamma. Tandis que Le Livre de poche proposera en juin un gros volume de plusieurs romans de Pierre Lemaitre. "On ne peut plus se contenter de mettre un livre sur une table. Toute la maison d’édition doit être derrière et doit réfléchir pour trouver un truc intelligent qui va le faire émerger", résume Anne Michel.

"La concurrence nous oblige à être plus créatif pour la promotion", souligne Carine Fannius. Un stagiaire presque parfait de Shane Kuhn chez 10/18 a été le prétexte à un concours de photos - de stagiaires - sur Facebook, tandis qu’une nouvella inédite était proposée en téléchargement. Tu me plais de Jacques Expert, à paraître en juin au Livre de poche, connaît une fin alternative en numérique. Pour Ian Manook, Albin Michel organise un jeu-concours permettant de gagner un voyage en Mongolie. "Nous sommes obligés d’avoir une stratégie marketing poussée", souligne Véronique Cardi, qui annonce que les auteurs de polars dédicaceront, en fonction de leur lieu de vacances, dans le "Camion qui livre" cet été.

Parallèlement, "Rivages/Noir" s’est offert sa première campagne d’affichage en mars. Chez Ombres noires, pour le Suédois Christoffer Carlsson, l’éditrice Caroline Lamoulie révèle que 300 services de presse ont été envoyés, dont 100 pour les libraires, et que le label de Flammarion s’est lancé dans la promotion sur Internet. Elle participera aussi exceptionnellement à la réunion de rentrée littéraire pour les libraires afin de présenter Les infâmes, un polar de l’Américaine Jax Miller, qui leur sera envoyé dans le colis de rentrée à 1 000 exemplaires.

Concours et festivals

Rencontrer les libraires, faire venir les auteurs étrangers, participer à des festivals sont les moyens utilisés pour faire connaître les livres. "Il faut penser les choses différemment, construire les auteurs, proposer des choses en plus, explique Anne Michel, qui a organisé un concours pour les libraires permettant de gagner un voyage à Sandhamn, en Suède, où se situent les intrigues de Viveca Sten. Nous travaillons en binôme avec Stéphanie Delestré et nous nous investissons à fond auprès des libraires. Mais défendre nos auteurs demande une énergie folle.""On fait plus d’efforts. On "rame" beaucoup plus", reconnaît Anne-Marie Métailié, qui observe "un changement de génération chez les libraires. Il y a des livres et des auteurs qu’ils ne connaissent pas. On se doit de les rencontrer". "Je fais des petits mots personnalisés aux libraires pour expliquer mes coups de cœur", indique de son côté Alice Monéger.

Un festival comme Quais du polar doit une partie de son succès à la venue des auteurs étrangers. L’Amérique latine, continent invité cette année, a permis aux lecteurs de rencontrer Leonardo Padura, Paco Ignacio Taibo II, Horacio Castellanos Moya, Santiago Gamboa, Ernesto Mallo, Diego Trelles Paz, entre autres. Arnaldur Indridason, qui n’aime pas voyager, viendra à Etonnants voyageurs, "il est traduit dans le monde entier mais ne peut pas passer sa vie à voyager. Olivier Truc a payé de sa personne et est très présent dans les salons", signale Anne-Marie Métailié. "Le Turc Alper Canigüz participe au Salon des Balkans, le Polonais Zygmunt Miloszewski est venu au Salon de Paris, Inger Wolf est invitée aux Boréales en novembre, et Mirobole la maison elle-même est l’invitée d’honneur du festival Caractères à Auxerre", détaille Nadège Agullo. "Pour faire connaître Nicolas Lebel, je l’ai fait participer à des salons et des festivals, des débats et des conférences, j’ai proposé des signatures en librairie, j’ai envoyé les livres aux blogueurs… j’ai essayé tout ce qui permet de mettre l’auteur en lien direct avec ses lecteurs. Cela a payé, car il a maintenant son fan-club qui le retrouve à ses dédicaces comme ce fut le cas au dernier Salon du livre de Bruxelles", explique Anne Bonvoisin, qui travaille d’arrache-pied à imposer les polars de Marabout. "Il faut se décarcasser et se donner dix fois plus de mal pour vendre un livre qu’il y a cinq ans", constate Marie-Caroline Aubert.

Le policier en chiffres

La production

Livres Hebdo/Electre

A 1 909 nouveautés et nouvelles éditions, la production de romans policiers a encore connu une progression sensible en 2014. Elle se situe à un niveau supérieur de 5 % à son niveau de l’année précédente.

Les principaux éditeurs

Livres Hebdo/GFK

Très concentré avec six groupes assurant 85 % de l’activité, le marché du polar a représenté sur un an, d’avril 2014 à mars 2015, selon GFK, un marché de 182,9 millions d’euros (- 2,5 %) pour 16,5 millions d’exemplaires vendus (- 3,2 %). Trois exemplaires vendus sur quatre (74 %) sont des formats poche.


Toutes les vies mènent au polar

Michel Bussi, Bernard Minier et Ian Manook, qui se sont imposés dans le carré de tête des meilleures ventes, ont eu une autre vie avant d’entrer en écriture. Portraits.

"L’avantage du succès quand on a 50 ans, c’est qu’on a construit sa vie et qu’on est au clair avec les valeurs qu’on a."Michel Bussi - Photo PHILIPPE MATSAS

Un géographe, un contrôleur des douanes et un globe-trotter polygraphe… Michel Bussi, Bernard Minier et Ian Manook ont quelques points communs dont un en particulier : ils sont venus au roman policier par des chemins détournés.

 

Michel Bussi,

 

 qui publie Manon a tort le 7 mai aux Presses de la Cité, collectionne les carnets de notes dans lesquels il griffonne depuis des années. Mais il a mené une carrière d’enseignant-chercheur en géographie politique et enseigne toujours à l’université de Rouen. Il écrit "la nuit, le week-end, l’été, dans le train. L’écriture est volée à la vie, volée au temps ordinaire. Je mène une double vie", constate-t-il.

 

"Je crois dans les vertus du travail, je tiens ça de mon père qui était meilleur ouvrier de France et qui était très perfectionniste et très exigeant."Bernard Minier - Photo BRUNO LEVY

Son premier roman, écrit à 30 ans, n’a jamais été publié. L’idée d’Un avion sans elle, son 6e roman paru en 2012, date d’il y a vingt ans. Code Lupin, son premier texte publié en 2006, est né d’une rencontre autour du personnage d’Arsène Lupin avec un éditeur régional, aujourd’hui les éditions des Falaises, qui a édité ses romans policiers "à forte connotation régionale", tout de suite récompensés par des prix nationaux.

"Je suis un vieux jeune auteur de 65 ans qui arrive avec un polar sur le pays mohgol."Ian Manook - Photo RICHARD DUMAS

"J’invente des histoires qui ne sont pas forcément policières mais avec du suspense, des jeux de miroirs, des faux-semblants. Ce sont plutôt des romans puzzles où tout prend sens à la fin. Je m’inscris dans la tradition du roman populaire, avec des histoires de famille, d’héritage, de vengeance", explique l’écrivain. A 50 ans, Michel Bussi a neuf livres à son actif, y compris son prochain, Manon a tort. Il passe dix-huit mois sur chacun d’eux, estimant faire "quelque chose de très artisanal" et "être seul sur le créneau du suspense non gore" qui plaît aux amateurs de romans policiers classiques, ceux dont l’intrigue est résolue à la fin. Ces derniers y retrouvent "une part d’enfance, un côté fleur bleue, une forme de mélancolie", qu’il insuffle notamment dans les titres évoquant ceux de chansons.

Si la publication et le succès relèvent d’un "rêve absolu", ils ne remettent pas en cause son statut social ni son quotidien, mais lui permettent de vivre les événements avec une certaine distance. Au point, dit-il, de préférer les couvertures de ses livres à son portrait en grand sur les affiches. "L’avantage du succès quand on a 50 ans, c’est qu’on a construit sa vie et qu’on est au clair avec les valeurs qu’on a", souligne ce père de trois enfants, fier cependant que le petit dernier, 6 ans, l’ait "toujours connu comme écrivain".

Bernard Minier, 54 ans, écrit, lui, depuis l’âge de 10 ans, où il imaginait des aventures pour Bob Morane et Bill Balantine. A 18 ans, il entasse des cartons pleins de ses écrits. A 20 ans, il veut être Thomas Bernhard. A 30, il continue d’écrire "loin du regard des autres". Surtout, pendant vingt-six ans, ce gros lecteur a été contrôleur des douanes avant de devenir écrivain. "Tous les matins, je prenais le RER pour le 9e arrondissement et l’église de la Trinité où se situaient l’administration des douanes et plein de librairies tentantes comme L’Œil écoute, la librairie du sous-sol des Galeries Lafayette, la Fnac Saint-Lazare. Quand les douanes ont déménagé à Montreuil, j’ai fréquenté Folies d’encre, et Millepages à Vincennes. J’avais le temps de lire", indique-t-il, avouant une prédilection pour la littérature anglaise, notamment Martin Amis et Hanif Kureishi.

Bernard Minier participe à tous les concours de nouvelles qui se présentent, auxquels il arrive toujours deuxième, derrière Jean-Pierre Schamber, spécialiste de Thierry Jonquet, qui l’a "poussé à aller jusqu’au bout" parce qu’il a cru en lui. Il envoie son manuscrit à plusieurs éditeurs et choisit XO parce que cette filiale d’Editis publie peu de livres et pousse chacun des auteurs. Après le succès de Glacé, il se met en disponibilité de l’administration des douanes. Depuis 2011, il se consacre ainsi à plein-temps à l’écriture, passant dix-huit mois sur chacun de ses livres.

L’écriture ? "A 50 ans, on a vécu une vie entière, avec un travail, des horaires. Je suis discipliné. Quand vient une idée, il faut la tester, si elle n’est pas bonne, en chercher une meilleure, ainsi de suite. Je crois dans les vertus du travail, je tiens ça de mon père qui était meilleur ouvrier de France et qui était très perfectionniste et très exigeant." Originaire de Toulouse, Bernard Minier en a fait le décor de ses romans bien qu’il habite la région parisienne depuis trente ans, parce qu'"on revient toujours à ses racines". Pour lui, "l’écriture est un jeu sérieux", qu’il "ne prend jamais à la légère" et pour lequel il ne veut jamais "céder à la facilité".

Depuis Glacé, il a écrit quatre autres polars, dont le dernier, Une putain d’histoire, est paru le 23 avril. "J’avais envie d’écrire un roman avec un narrateur adolescent", commente Bernard Minier. Désormais, il réfléchit au suivant, pour lequel il veut renouer avec ses personnages fétiches, Martin Servaz et son ennemi Julian Hirtmann.

Ian Manook, dont Les temps sauvages est paru en janvier chez Albin Michel, a "accumulé des textes pendant des années". "Mais le premier livre est issu d’un pari avec ma plus jeune fille partie il y a cinq ans pour Buenos Aires, raconte-t-il. Elle en avait assez de lire des textes qui n’étaient pas terminés. Je lui ai promis deux livres par an, dans un genre et sous un pseudonyme différent à chaque fois." Cependant, l’écrivain de 66 ans a "toute une vie" derrière lui. Originaire d’une famille ouvrière d’émigrés arméniens, il a fait de "belles études" et a eu "beaucoup de diplômes qui ne servent à rien". A 19 ans, en 1968, il s’embarque pour un long voyage de 27 mois qui le mène notamment de l’Islande et du Groenland jusqu’en Amérique latine, où il vit treize mois en Amazonie, en passant par l’Amérique du Nord. Avec un solide sens de l’humour, il raconte qu’il a souvent raté des occasions, comme cette fois où, voulant aller au festival de Woodstock, il quitte son job, passe trois jours et trois nuits à traverser les Etats-Unis pour se rendre en Californie, et apprend que Woodstock se situe sur la côte Est.

A son retour, Ian Manook travaille comme journaliste indépendant puis, pendant dix ans, pour un éditeur de magazines de télévision et de jeunesse. Il se retrouve "rédacteur en chef de Goldorak, Candy Candy, Albator, Capitaine Flam ". Au début des années 1980, il crée deux sociétés : la première, une boîte de communication spécialisée dans le voyage qui produit des catalogues pour les tour-opérateurs, qu’il dirige encore. La seconde, les éditions de Tournon, qu’il a revendue en 2009, reprenant les licences Wings, Tortues Ninja, et des magazines autour des séries télé.

C’est parce qu’il ne gère plus une équipe de 35 salariés et parce qu’il veut gagner son pari avec sa fille qu’il se remet à l’écriture. Deux livres paraissent en 2011, un essai, Le temps du voyage, sous son nom, Patrick Manoukian, et, sous le pseudonyme Paul Eyghar, un gros roman pour les jeunes, LesBertignac, lauréat du prix du premier roman 2012, chez Hugo & Cie. L’année suivante, il écrit un roman littéraire, qu’il retravaille en permanence (non publié à ce jour), et un polar, Yeruldelgger, publié en 2013 par Albin Michel. Il y imagine un commissaire mongol qui ravit les amateurs du genre et récolte de nombreux prix de lecteurs, dont le prix Quais du polar-20 minutes et le prix SNCF du polar 2014. Il écrit dans la foulée le deuxième volet de ce qui sera une trilogie.

Aujourd’hui, Ian Manook écrit toujours à l’agence au milieu de l’agitation, répondant aux questions de ses collaborateurs, un œil sur l’écran avec la maquette du prochain catalogue, l’autre sur un second écran avec le roman en cours. S’il ne se documente pas à outrance, il s’inspire de ses voyages, depuis celui de sa jeunesse en auto-stop autour du monde jusqu’aux derniers plus luxueux, comme à bord de l’Orient-Express. Il en a gardé une extrême curiosité, a emmagasiné des souvenirs : "J’ai une mémoire désastreuse au quotidien mais je suis imbattable sur les émotions", commente-t-il. Je suis un vieux jeune auteur de 65 ans qui arrive avec un polar sur le pays mohgol."

L’explosion Bussi

Phénomène de l’année 2014, au cours de laquelle les ventes de ses livres ont véritablement explosé, Michel Bussi se retrouve aux deux premières places du Top 50 polars GFK/Livres Hebdo, avec Ne lâche pas ma main et Un avion sans elle. Il s’inscrit aussi en 7e position avec Nymphéas noirs et en 21e avec N’oublier jamais. Ses 4 titres au palmarès le hissent au niveau de Harlan Coben (5 titres dans la liste) et de Camilla Läckberg (4).

Le succès de Michel Bussi symbolise aussi la bonne santé du polar français, également représenté par Fred Vargas - 3e de la liste avec Temps glaciaires - et surtout par Bernard Minier, autre révélation de l’année avec les trois livres qu’il a publiés en poche : Glacé (22e), Le cercle (24e) et N’éteins pas la lumière (40e), sans oublier Maxime Chattam (3 titres), Franck Thilliez et Pierre Lemaitre (2 titres chacun), le duo Eric Giacometti et Jacques Ravenne, Jean-Christophe Grangé et Jean-François Parot (1 titre chacun), et le prix du Quai des Orfèvres 2015, Tromper la mort de Maryse Rivière (11e).

Toutefois, Dan Brown, dont Inferno est 6e, Mary Higgins Clark (4 titres) et Stephen King (3 titres) résistent bien. En tout cas, la majorité des ventes de romans policiers sont réalisées en poche, puisqu’on retrouve 32 titres dans ce format sur les 50 que compte notre palmarès. Leader du marché, Pocket se place en tête avec 15 titres (11 l’an dernier), suivi du Livre de poche avec 12 (9 un an plus tôt).

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