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Dossier Jeunesse: l’album rayonne sur toute la création

L’exposition des illustrateurs au Salon du livre jeunesse de Montreuil. - Photo OLIVIER DION

Dossier Jeunesse: l’album rayonne sur toute la création

Au cœur de la Foire du livre de jeunesse de Bologne, dont la 55e édition se tiendra du 26 au 29 mars, les illustrateurs stars ne se cantonnent plus au rayon des albums, mais irriguent de leur créativité le documentaire, le pratique et même les contenus numériques.

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Par Claude Combet,
Créé le 16.03.2018 à 00h00,
Mis à jour le 16.03.2018 à 11h53

Malgré des ventes en baisse, l’album reste le vecteur premier de la création pour la jeunesse, la vitrine de l’édition française que les éditeurs étrangers ne manquent pas de venir observer à la Foire du livre de Bologne, pour en acheter les droits ou pour repérer les tendances, même les plus sophistiquées. A la veille de la 55e édition de la manifestation qui aura lieu du 26 au 29 mars, les éditeurs français sont donc en ordre de marche pour leur proposer nouveautés du printemps et projets de l’automne, d’autant plus que les cessions représentent une part de plus en plus importante dans leur chiffre d’affaires malmené en 2017.

"L’illustration suit les mouvements de l’art contemporain. On défend des artistes complets." Colline Faure-Poirée, Gallimard Jeunesse - Photo OLIVIER DION

Chaque année, ils sont nombreux à être récompensés par un prix et ou une mention aux célèbres BolognaRagazzi, preuve de cette vitalité et de cette créativité, désormais reconnues dans le monde entier. "Un prix fait toujours plaisir, à l’auteur, à l’éditeur mais aussi à toute une équipe : il porte une maison", commente Olivier Douzou, le directeur éditorial des albums au Rouergue, qui se réjouit du prix attribué à Charles Dutertre, pour L’oiseau blanc, sur un texte d’Alex Cousseau. "Charles Dutertre fait partie de ces créateurs exigeants, qui se renouvellent avec des enjeux de narration différents à chaque titre. Dans cet album, il joue sur les motifs amérindiens tout en lui donnant un aspect très contemporain, comme pixelisé", souligne- t-il. Selon lui, la géographie mondiale des illustrateurs a évolué et les albums ne sont plus uniquement le reflet d’une culture. "Avant, on identifiait le pays à l’illustrateur : Cneut pour la Belgique, Marisol pour l’Espagne. ça n’est plus le cas. Comme les autres maisons, le Rouergue aujourd’hui peut avoir tous les styles. On nous attend sur des livres très graphiques, mais on aime prendre le contre-pied, avoir des albums hyper conventionnels et créer le dérangement ailleurs", clame Olivier Douzou. "On assiste à une mondialisation de l’image. On ne distingue plus un illustrateur américain d’un russe. Ce sont plutôt des illustrateurs aux styles très définis, ce sont des artistes. L’illustration suit les mouvements de l’art contemporain. On défend des artistes complets", confirme Colline Faure-Poirée, fondatrice de Giboulées chez Gallimard Jeunesse.

"Des auteurs célèbres, des prix littéraires sont des critères importants pour nos clients étrangers." Emmanuelle Marie, Bayard - Photo OLIVIER DION

Albums géants

"La tendance est au spectaculaire, il faut en mettre plein la vue", constate Marion Jablonski, directrice d’Albin Michel Jeunesse, qui a créé la collection "Trapèze" en 2016, dirigé par Béatrice Vincent, pour abriter les albums les plus originaux de son catalogue et permettre aux éditeurs étrangers de les repérer. Avec succès. Adrien Parlange a reçu deux prix, dont un BolognaRagazzi 2018 pour Le ruban, et prépare pour l’automne Le plus grand serpent du monde. "Dans une production pléthorique, il faut sortir du lot", ajoute-t-elle. "Le marché demande autre chose que l’album traditionnel", confirme Emmanuelle Beulque, directrice éditoriale de Sarbacane. Livres spectaculaires, formats géants, livres-objets, livres "plus", pop-up, titres à flaps, tirettes et autres surprises fleurissent: tout est bon pour se distinguer. Albin Michel Jeunesse présentera un album géant de Bernadette Gervais, mêlant photos de fruits et légumes en noir et blanc - "charbonneuses, mystérieuses, graphiques" - et dessins en couleurs; Chambre avec vue de Delphine Chedru, dont découpes et rabats dévoilent le dedans et le dehors; et Prêt à rugir, Prêt à décoller, deux titres interactifs d’Adeline Ruel, qui permettent à l’enfant de transformer une tache jaune en un soleil éclatant. Sarbacane retrouve Max Ducos, son auteur phare, pour Le fossile, conçu comme un chantier de fouilles dont l’archéologue découvre les couches au fur et à mesure.

"On recherche des projets forts, par le texte, par l’illustration, par le concept, comme Arbre. On privilégie aussi des approches originales." François Martin, Actes Sud - Photo OLIVIER DION

La "manière noire" de Pierre Vaquez

La créativité des illustrateurs français? Le prix Landerneau-Jeunesse Album, qui vient d’être décerné à Pierre Vaquez, pour ses illustrations d’Aspergus et moi, sur un texte de Didier Lévy (Sarbacane), en est la preuve. Pour son premier livre pour enfants, le sculpteur a adopté une technique qu’il affectionne particulièrement pour ses gravures, la "manière noire, inventée en 1650 pour la reproduction de tableaux". "Elle est peu utilisée car préparer la plaque de cuivre avant de graver prend beaucoup de temps, explique-t-il. Partir du noir plutôt que du blanc me permet d’avoir dès l’abord une matière déjà donnée, un espace déjà saturé qui confère à l’image une grande densité qui convient à mon univers et me permet d’explorer les subtilités du clair-obscur […] dans une ambiance rappelant celle des ateliers hollandais du XVIIe siècle, renchérit-il. Aller du noir vers la lumière" est une démarche qui convient bien à cet amoureux "des films muets, des photos et des BD en noir et blanc contrastés".

La préparation de la plaque consiste à créer un grain avec une lame courte en acier. Pierre Vaquez reporte le dessin préparatoire avec un papier-calque, puis "gratte et polit" ensuite le grain pour faire apparaître le motif. Il recouvre entièrement la plaque d’encre noire, l’essuie: "L’encre reste accrochée là où il y a le grain et part aux endroits qu’on a polis. C’est comme dessiner à la craie blanche sur un papier noir", détaille-t-il. L’étape suivante est celle de l’impression, réalisée à l’Atelier aux Lilas (93) spécialisé dans la typographie et l’estampe, avant l’introduction de la couleur sur le tirage.

Le narrateur d’Aspergus et moi est un jeune rat, un des trente assistants du peintre de célébrités, Franz Aspergus. Il est si pauvre qu’il dort sous l’établi de l’atelier, où il est chargé de préparer les noirs pour l’artiste. "Il en utilisait vingt et un différents. Des lumineux, des ternes, des froids, des chauds, des timides, des brutaux…", souligne le héros. Le maître perdant le goût de peindre, son assistant lui propose d’utiliser sa main droite (alors qu’il est gaucher), puis de se livrer à toutes sortes "d’exercices d’enfance", si bien qu’Aspergus invente l’art moderne. "On peut voir une sorte de connexion entre l’activité d’Aspergus et mon propre travail (les assistants en moins)", conclut avec humour Pierre Vaquez.

L’illustration française, star de Bologne

Internationalement reconnus pour leur créativité, les illustrateurs français raflent chaque année prix et mentions aux célèbres BolognaRagazzi, les récompenses décernées par la Foire du livre de jeunesse de Bologne. Huit albums sont récompensés cette année (contre sept en 2017 et cinq en 2016) publiés chez sept éditeurs: Rouergue Jeunesse, qui remporte deux prix, Actes Sud Junior et L’Agrume, tous deux distingués pour la quatrième année consécutive, MeMo, Albin Michel Jeunesse, Les Grandes Personnes et Hélium.

Les illustrations colorées et géométriques de Charles Dutertre, pour L’oiseau blanc, sur un texte d’Alex Cousseau racontant l’amitié entre un aviateur et un Indien d’Amérique (Rouergue Jeunesse), ont séduit le jury qui lui décerne le prix dans la catégorie "Fiction", tandis que les petits carrés mosaïque de Florie Saint-Val et Etienne Exbrayat pour Otto (MeMo, déjà récompensé en 2017), lui valent une mention dans la même catégorie.

Deux mentions sont attribuées dans la catégorie "Non-fiction", la première à Louis Pasteur, enquêtes pour la science de Florence Pinaud, mis en images par Julien Billaudeau (Actes Sud Junior/Palais de la découverte); et la seconde au magnifique et très graphique Ruban d’Adrien Parlange (Albin Michel Jeunesse), une variante en bleu et jaune fluo jouant sur le signet du livre, déjà lauréat du Chen Bochui en 2017 de la Foire du livre de jeunesse de Shanghai.

Sol Undurraga (L’Agrume) remporte le prix dans la catégorie "Première œuvre" grâce à ses illustrations fourmillant de détails pour La plage, qui fait défiler les heures et les personnages sur une plage durant toute une journée; et Pierre Zenzius, une mention dans la même catégorie pour L’ascension de Saussure (Rouergue Jeunesse), dont les dessins rendent à la perfection l’immensité de la montagne, perdant le lecteur et toute la cordée…

Aurélien Débat, qui joue avec les formes simples des jeux de construction pour ses Cabanes (Les Grandes Personnes) et revisite l’histoire des Trois petits cochons, est lauréat du prix dans la catégorie "Art, architecture et design". Tandis que Sophie Vissière, et ses paysages qui rendent la simplicité du travail de la campagne dans Le potager d’Alena (Hélium), reçoit le prix Books and seeds.

L’Agrume reste fidèle à Cléa Dieudonné (mention au BolognaRagazzi en 2016), dont La villa, toujours avec le même univers graphique, se présente sous la forme de deux livres sous coffret, chers à fabriquer: "Nous avons vraiment besoin de coéditeurs dès le premier tirage", précise Guillaume Griffon, cofondateur de la maison, qui présentera aussi La grande expédition de Clémence Dupont, un leporello de 8 mètres, sur l’évolution du vivant; et New York la nuit, un livre "à système" accompagné d’un rhodoïd qui masque une partie de l’image (tous deux parus à l’automne). Le Seuil Jeunesse, de son côté, a utilisé des encres UV pour Le grenier, premier album spectaculaire de Mona Leu-Leu; et La Martinière des flaps et des découpes au laser pour entraîner le jeune lecteur d’Hélène Druvert au fond des Océans.

Relire les classiques

La France s’est aussi fait une spécialité des pop-up. Sophie Giraud, chez Hélium, mettra en vedette Anouck Boisrobert et Louis Rigaud, avec La famille acrobate, et un projet entre livre animé et album, Le livre du livre du livre, avec trois jeunes illustrateurs: Sophie Vissière, Isabelle Pin et Simon Bailly. Les Grandes Personnes, qui n’ont pas encore trouvé un coéditeur pour Cabanes d’Aurélien Débat, BolognaRagazzi de la nouvelle catégorie "Art, architecture et design" - "Personne n’avait osé y aller", souligne Sabine Laouli, responsable des droits - défendront le nouveau pop-up de Philippe Ug, Corolles, et celui de Dominique Ehrhard, Londres pop-up ; ainsi qu’un livre qui se déplie recto (l’arrivée dans la ville, la rue)-verso (l’intérieur de la maison), C’est ma maison de Laëtitia Bourget, illustré par Alice Gravier. Actes Sud joue sur les formes avec Le cirque d’Amandine Leplat - sans animaux et sans texte -, en forme de chapiteau, et avec Arbre d’Amandine Laprun, "en forme… d’arbre". Egalement spectaculaires et ludiques, les "Cherche et trouve" mettent particulièrement en valeur les illustrations: Actes Sud mise sur Peggy Nille, Thierry Magnier sur Michael Cailloux (Merveilleuse nature, "un livre d’artiste"), et Milan sur Les saisons de Philip Giordano.

"Des auteurs célèbres, des prix littéraires sont des critères importants pour nos clients étrangers. En particulier les éditeurs chinois qui découvrent l’album classique et achètent beaucoup de titres européens", commente Emmanuelle Marie, directrice des droits de Bayard. Les éditeurs français ont donc à cœur de présenter les derniers titres de leurs illustrateurs vedettes. Chez Albin Michel Jeunesse, on retrouvera ainsi Beatrice Alemagna, BlexBolex, François Roca en solo, Fred Bernard, illustré par Lisa Zordan, et un album signé Agnès Ledig, illustré par Frédéric Pillot. Marion Bataille et Isabelle Pin avec Cher toi que je ne connais pas, un album très délicat sur l’accueil des migrants chez Hélium. Rébecca Dautremer, chez Sarbacane, fait sa première incursion avec des personnages animaliers pour Jacominus. Hervé Tullet chez Bayard, Vincent Mahé chez Actes Sud Junior, François Place et Pauline Martin chez Gallimard Jeunesse. Tandis que Nathan Jeunesse vendra un bel album, Le cerf-volant de Toshiro de Ghislaine Roman et Stéphane Nicolet. L’Ecole des loisirs arrivera à Bologne avec deux Claude Ponti dont un avec Marie Despleschin, Catharina Valckx, Yvan Pommaux, Stéphanie Blake et Michel Gay.

La tendance est à la relecture des classiques par de nouveaux illustrateurs. "L’événement de la fin d’année est la collection de grands classiques dirigée par Benjamin Lacombe, qui en est l’éditeur et le directeur artistique, annonce Marion Jablonski. Il faut les faire redécouvrir à une nouvelle génération qui a une culture de l’image, imprégnée de fantastique." Benjamin Lacombe, qui illustre Le magicien d’Oz, lance donc Justine Brax, Marco Manzoni, un illustrateur italien qui n’a jamais fait de livres pour enfants, et, en 2019, une jeune illustratrice américaine qui n’a jamais publié de livres, Alessandra Maria. Revisite ou détournement, les contes classiques sont source d’inspiration pour Fanny Ducassé (Albin Michel Jeunesse), qui signe aussi un album chez Thierry Magnier et un almanach de fruits et légumes, C’est de saison !, à La Martinière Jeunesse (sa première incursion dans le documentaire), Jeanne Cherhal et Baptiste Vignol avec Berberian aux images ("Les contes de Jeanne & Baptiste", Gründ), Yvan Pommaux (avec une compilation des enquêtes de John Chatterton, L’Ecole des loisirs), Anne Loyer et Candela Ferrandez (Minus Lupus, Larousse).

Philosophie, nature et environnement

"C’est de plus en plus difficile pour l’album, et on assiste à une best-sellerisation. Nous devons continuer à faire notre travail et publier nos auteurs tout en lançant de nouveaux talents. On s’appuie sur les têtes de pont pour éditer de jeunes auteurs comme Anaïs Brune, dont on publiera le deuxième album, Le grand poulpe", explique Emmanuelle Beulque, directrice éditoriale de Sarbacane. "Notre rôle est de faire découvrir de nouveaux illustrateurs. Cette année, c’est Charline Giquel avec Petit fantôme, qui joue sur le visible et l’invisible grâce à un vernis brillant qui attrape la lumière quand on penche le livre", raconte Guillaume Griffon, dont la maison L’Agrume a été récompensée quatre années de suite par un BolognaRagazzi Première Œuvre. Ainsi on pourra découvrir à Bologne les premiers albums de Marie Bretin (Larousse), Nine Antico, venue de la BD (Albin Michel Jeunesse), Christel Espié qui illustre un texte de Marie-Aude Murail (Albin Michel Jeunesse), ou Pierre Zenzius, jeune illustrateur de 24 ans venu de l’animation qui a signé L’ascension de Saussure, mention aux BolognaRagazzi, vendu en Catalogne et en Espagne: "On attend la Suisse et l’Italie", précise avec humour Olivier Douzou. "La relève est assurée", confirme Colline Faure-Poirée qui a fait appel pour Giboulées à Cruschiform ("Colorama, a fait l’objet de sept demandes depuis la Pépite de l’album à Montreuil"), Aki, une Sino-Française qui travaille avec trois éditeurs (Giboulées, un éditeur américain et un éditeur allemand), Néjib, venu de la BD, Quentin Duckit, Margaux Othats, Caroline Gamon et Suzanne Arhex.

"L’innovation et la singularité déclenchent les enthousiasmes. Nos plus gros succès sont Anatomia chez Milan, au graphisme très moderne, les livres d’Hervé Tullet et la collection de philo "Pense pas bête"", constate Emmanuelle Marie, responsable des droits de Bayard. La capacité d’innovation et l’absence de frein des éditeurs français fascinent incontestablement leurs confrères étrangers.

Les thèmes comme la philosophie ou la nature et l’environnement sont très demandés. Colline Faure-Poirée a revu la collection "Chouette! Philo", désormais baptisée "Philophile!" et entièrement ré-illustrée. "C’est là où on nous attend et ce qui nous a valu le BolognaRagazzi "Books and seeds" avec Le potager d’Alena", souligne Sophie Giraud, fondatrice d’Hélium. Elle annonce donc Jouer dehors, dans lequel Laurent Moreau propose un voyage décalé dans le monde des animaux, avec 250 espèces en danger données en fin d’ouvrage; le deuxième titre de Sophie Vissière sur le temps, Pour Andrée (mars), en espérant que "le prix suscitera de la curiosité pour son travail" ; et un autre album sur la nature de la jeune illustratrice Mathilde Poncet, Les sentiers battus. Tandis que Les Grandes Personnes offriront Au jardin d’Emma Giuliani, l’illustratrice d’Egyptomania ; et Thierry Magnier La divergence des icebergs, illustré de gravures sur bois et de sérigraphies d’Aline Deguen.

"Les éditeurs étrangers réclament des histoires drôles", note Isabelle Darthy, responsable des droits de L’Ecole des loisirs, qui entend bien imposer C’est quoi ? de Dorothée de Monfreid, sur les objets vus par… des chiens; C’est pour qui ? de Matthieu Maudet, l’histoire d’un petit garçon qui ne veut pas manger sa soupe; et la série drôle et interactive d’Alex Sanders dont le héros, un petit loup, répond à une voix off qui est celle du lecteur.

Hybridations

La France lance aussi la mode des livres sur les émotions. Chez Hachette Enfants, les trois premiers titres des Emotions de Gaston de la sophrologue Aurélie Chien Chow Chine sont déjà un succès: "Nous avons beaucoup de demandes à l’international. Les deux prochains sortent en mars et nous en avons ajouté deux en septembre", commente Anne Vignol, responsable des droits pour les marques jeunesse d’Hachette. Flammarion Jeunesse mettra l’accent sur la série Que d’émotions ! écrite par Kochka. La Martinière Jeunesse défendra Sous mon arbre, le 8e tome de la série de Jo Witek et Christine Roussey, déjà vendue à un million d’exemplaires dans le monde. "On recherche des projets forts, par le texte, par l’illustration, par le concept, comme Arbre. On privilégie aussi des approches originales", explique François Martin, responsable de la fiction et des albums d’Actes Sud, qui cite Mon petit papa fait des cauchemars d’Hanieh Delecroix et Thomas Baas, texte qui "a un potentiel parce qu’il inverse les rôles", ainsi que Pour toujours de Vincent Mahé, album "plus conceptuel mais qui retrace le parcours d’une vie", ou encore L’encyclopédie des mamies qui "fonctionne parce qu’il est décalé". "Les formes hybrides fonctionnent", analyse François Martin.

Ces hybridations rendent les frontières entre albums et documentaires de plus en plus poreuses. Les éditeurs français n’hésitent pas à faire appel à leurs illustrateurs d’albums pour des titres inspirés de la pédagogie Montessori - Nathan travaille avec une jeune illustratrice japonaise Mizuho Fujisawa, et Bayard avec Emmanuelle Houssais -, voire pour des documentaires - Nathan a fait appel à l’Iranien Pooya Abbasian pour L’incroyable aventure de la génétique, et Gallimard Jeunesse à Vincent Bourgeau pour Quand j’étais dans ton ventre - ou des livres d’activités. Sophie Chanourdie a ainsi confié le documentaire Le guide pratique des petits jardins à un spécialiste de l’album. "Ces illustrateurs amènent du peps, de la fraîcheur qu’on n’a pas l’habitude de trouver dans ce type de livre. Cela nous donne envie de suivre un jeune illustrateur pour l’amener vers des choses dont il n’a pas l’habitude", raconte la responsable de la jeunesse de Larousse, qui ajoute: "Les gens viennent chercher un documentaire et sont séduits par le visuel." Elle pousse encore plus loin avec deux livres de stickers muraux pour créer un décor: "Des ovnis, qui montrent comment les illustrateurs naviguent entre livres jeunesse et arts décoratifs."

De son côté, Kamy Pakdel, directeur artistique d’Actes Sud Junior, a confié Louis Pasteur, récompensé d’un BolognaRagazzi, à Julien Billaudeau qui n’avait jamais fait de documentaire: "L’illustration n’est pas didactique, elle apporte la suggestion, l’émotion. Quand Bruno Salamone illustre le Dessine-moi un Dieu d’Atiq Rahimi, sur un sujet délicat, il propose un univers tout doux, un peu Barbapapa et vintage, qui rassure et porte le contenu du livre qui est un questionnement et invite à réfléchir", commente-t-il.

Quant à Steffie Brocoli, elle illustre pour Larousse un gros cahier d’activités, Au fil des saisons, et pour Flammarion-Père Castor la série Je dessine comme un grand. "Elle décape totalement le ton pédagogique, elle lui donne une fraîcheur, un aspect ludique, son style est la plus-value du livre", renchérit Sophie Chanourdie. Toujours au rayon des activités, Gründ et Deux coqs d’or ont remis au goût du jour les cartes à gratter avec de belles illustrations. Et pour séduire les éditeurs étrangers, L’Ecole des loisirs mise sur les jeux issus des livres (un jeu sur les couleurs avec Pop), tout comme Bayard qui en propose quatre, dont deux autour de Petit Ours Brun, "ce qui permet d’élargir notre cercle d’interlocuteurs", selon Emmanuelle Marie. "C’est intéressant car certains éditeurs décident de faire des jeux suite à notre catalogue. Ainsi notre filiale Babalibri a lancé à l’automne ses premiers jeux qu’elle a tous réimprimés", confirme Isabelle Darthy.

Le vivier des auteurs BD

L’éveil, avec ses bons résultats, est un secteur en pleine expansion dans tous les pays, et devrait trouver un écho auprès des maisons étrangères. Albin Michel lance au printemps la collection de tout-cartons "10 petits doigts" illustrés par John Pan!, et proposera un livre très spectaculaire sur les animaux de Lucie Brunellière à l’automne. Sarbacane développe depuis deux ans l’éveil autour d’auteurs forts comme Elo avec son deuxième titre, Bien caché autour de nous (septembre), et une série novatrice, Mon premier livre à moi de Caroline Fontaine-Riquier, un tout-carton hyper léger, composé de mousse et de papier, à la "fabrication secrète". Tourbillon présentera "Pop docs" (avec un petit pop-up à la fin), de Marta Sorte; le personnage de Nino Dino, de Mim et Thierry Bedouet; Les animaux de la ferme de Julie Mercier; et un tout-carton animé: Qui suis-je ? de Tristan Mory. Chez Bayard arrive le nouveau héros de Marie-Agnès Gaudrat, Le petit ogre, illustré par David Parkins. Tourbillon mise sur les "Super Zeroes". Nathan met en vedette Edmond et ses amis de Marc Boutavant. Gallimard Jeunesse poursuit sa gamme de "Mes tout premiers livres" avec Camille Chincholle et Steffie Brocoli, et lance Les petites patates hilarantes de Charles Paulsson pour les enfants de maternelle. Flammarion Jeunesse programme Lina de Stéphane Barroux, le Rouergue propose Tout doux de Gaëtan Dorémus et Tu vas voir de Frédérique Bertrand, Actes Sud Junior quatre titres de Stéphane Kiehl tandis que L’Ecole des loisirs lance un nouveau Pop, le dinosaure rayé d’Alex Sanders.

L’album va aussi puiser son inspiration dans le vivier des auteurs BD. "Nous publions à l’automne le premier roman illustré de Nicolas de Crecy, Les amours d’un fantôme en temps de guerre. Ce n’est pas un roman graphique, c’est une forme originale de narration : l’image se lit en même temps que le texte et l’histoire passe aussi par elle" souligne Marion Jablonski. Chez Larousse, Avant quand y’avait pas mon frère, illustré par Tristan Mory, un album très drôle dans une veine BD, ou Papayou de Matthias Arégui, chez Thierry Magnier. Sans oublier les titres de Rue de Sèvres souvent adaptés du catalogue de L’Ecole des loisirs et les "BD Kids" de Milan. Le Seuil Jeunesse accompagne aussi d’un album, Cache-cache ville de Vincent Godeau et Agathe Demois, l’application qui a reçu un BolognaRagazzi, Digital Award.

L’album s’affranchit donc de toutes les frontières de formes, et sur ce point Bayard va encore plus loin en proposant les contenus numériques de sa plateforme Bayam. L’éditeur a signé avec Epik, une plateforme américaine d’ebooks qui a acheté 300 contenus en français et en anglais. "Nous avons été approchés par des plateformes américaines et chinoises. Le marché de la vidéo explose", raconte, enthousiaste, Emmanuelle Marie, qui annonce prochainement une série vidéo autour de la création artistique avec Hervé Tullet. Elle note l’émergence d’un marché audio et un frémissement pour les contenus digitaux maison. "Nous voyons aussi arriver des pure players qui se rendent compte que le print permet d’avoir un business. Ce qui intéresse nos partenaires, c’est notre vision à 360 degrés, qui va du print au digital, en passant par l’audiovisuel autour d’un univers ou d’un auteur fort. C’est un travail global." De quoi croire encore longtemps aux beaux jours de l’illustration.

Les albums jeunesse en chiffres

Les ventes par segments d’âge

Source: GFK/Livres hebdo - En nombre d’exemplaires vendus en 2017

Parmi les 16,2 millions d’albums jeunesse vendus en France en 2017 (- 1,2 %) pour un chiffre d’affaires de 108,6 millions d’euros (+ 1,7 %) selon GFK, la grosse majorité vise le public des 4-7 ans. Seulement 1,4 % des albums vendus s’adresse à des enfants de 8 ans et au-delà.

A 6,7 euros, le prix de vente moyen des albums a crû de 2,9 % à un an d’intervalle.

Les principaux éditeurs

Source: GFK/Livres hebdo - En valeur en 2017

Capté à 70 % par les six principaux acteurs du secteur, Hachette Livre, L’Ecole des loisirs, Editis, Madrigall, Auzou et Bayard, le marché des albums pour la jeunesse reste néanmoins un marché ouvert, avec de nombreux éditeurs petits et moyens.

Comment "Pat-a-cake" est devenu "Patapon"

Sarah Koegler-Jacquet, Gautier-Languereau-Deux coqs d’or. - Photo OLIVIER DION

La collection "Patapon" - "Pat-a-cake" en VO (la première rime d’une comptine anglaise) - dont les six premiers titres ont paru en janvier aux Deux coqs d’or, est le fruit d’une des premières coopérations internationales entre la filiale d’Hachette Livre et Hachette Children’s Books en Grande-Bretagne. "Le projet nous intéressait parce que nous ne sommes pas présents sur la tranche d’âge des tout-petits", explique Sarah Koegler-Jacquet, directrice de Gautier-Languereau-Deux coqs d’or.

"Les Anglais ont créé un véritable label avec une équipe dédiée basée à Londres sous la houlette de l’éditrice Heather Crossley, venue de Penguin Random House, composée d’éditeurs et d’un directeur artistique-maquettiste", ajoute-t-elle. Deux ans de travail ont été nécessaires à l’équipe de Pat-a-cake pour établir un programme de cinquante titres pour 2018, dont une trentaine seront repris par "Patapon". Conçus avec l’aide de spécialistes de l’enfance, le docteur Jacqueline Harding, fondatrice de Tomorrow’s Child, spécialisée dans l’étude des médias et le développement de l’enfant, et l’organisation Fundamentally Children qui teste livres et jeux pour les plus jeunes, ces livres d’éveil pour les 18 mois-3 ans (le cœur de cible) se veulent avant tout "interactifs et ludiques" afin d’aider l’enfant à grandir.

Testés aussi auprès des parents et des enfants, ils sont animés par des flaps, des "touch and feel", des miroirs, des tirettes et des pop-up, "qui incitent l’enfant à réagir, applaudir, manipuler, jouer". "Nous sommes aussi consultés systématiquement sur le choix des illustrateurs, nous pouvons en proposer. Nous les suivons sur une majorité des séries à l’exception de celles qui ne sont pas adaptés au marché français", précise Sarah Koegler-Jacquet. La première et la quatrième de couverture sur lesquelles figurent l’animation, l’âge, le contenu et les développements mis en œuvre dans le livre ont pour but de rassurer les parents. Les seize premiers titres s’inscrivent essentiellement dans deux collections de tout-carton: "Mon petit conte", des classiques (3 ans et plus), et "Bravo", des livres à toucher avec un pop-up final (0-18 mois). En attendant ceux de l’automne.

Meilleures ventes : gérer ses émotions

L’amour, la colère, la peur… sentiments et émotions sont à la mode dans la littérature enfantine, reflet de l’angoisse des parents qui cherchent des solutions dans les livres. Quatre titres sur ce thème émergent du palmarès annuel GFK/Livres Hebdo au milieu d’un océan de héros indétrônables comme Loup et P’tit Loup d’Oriane Lallemand et Eléonore Thuillier (22 titres, soit près de la moitié de la liste), T’choupi de Thierry Courtin (8 titres), les Monsieur et Madame de Roger Hargreaves (5 titres), et les licences Peppa Pig (4 titres), Vaiana, la nouvelle héroïne de Disney (3 titres).

Mon amour d’Astrid Desbordes, illustré par Pauline Martin (Albin Michel Jeunesse), dans lequel une maman explique à son enfant pourquoi elle l’aime et qu’elle l’aimera toujours sans condition, est devenu un best-seller depuis sa sortie en avril 2015. Classiques de la littérature jeunesse contemporaine, Grosse colère de Mireille d’Allancé, comme son titre l’indique, raconte la colère de Robert, de mauvaise humeur après une mauvaise journée, envoyé dans sa chambre par son père. Cornebidouille de Pierre Bertrand, illustré par Magali Bonniol, met en scène Pierre qui ne veut pas manger sa soupe, et auquel son père annonce la visite de la sorcière Cornebidouille, qui punit les enfants capricieux… mais Pierre ne va pas se laisser impressionner.

La couleur des émotions d’Anna Llenas fait la synthèse de ces sentiments à travers le personnage d’un monstre qui change de couleur en fonction de ses émotions et se retrouve tout barbouillé, quand son amie l’aide à remettre de l’ordre dans ce qu’il ressent. Même le loup succombe à cette nouvelle tendance éditoriale: Le loup qui apprivoisait les émotions figure en tête du palmarès.






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