En ce début d’année 2026, les lecteurs attentifs remarqueront dans les librairies une prolifération de logos de médias apposés sur les couvertures de livres. L’Atlas historique du Moyen-Orient de Christian Grataloup et Vincent Lemire (Les Arènes) est ainsi labellisé par le magazine L’Histoire tandis que le dernier livre de François-Régis Gaudry, On va déguster Paris (Marabout), arbore la marque de France Inter.
Parus le 22 janvier, Le Berceau vide de Sylvain Chazot et Le Gang de Roubaix de Stéphanie Maurice, tous deux publiés chez 10/18, sont quant à eux estampillés Libération. Un nouveau partenariat initié par le pochiste après le succès de sa première collaboration avec Society. Autant d’exemples qui illustrent une dynamique désormais bien installée : la multiplication des collaborations entre médias et maisons d’édition.
Levier de performance économique
Ces partenariats, loin d’être anecdotiques, constituent un véritable levier de performance économique pour les éditeurs. Sandrine Girard, directrice éditoriale chez HarperCollins, en témoigne à travers plusieurs succès marquants. Le premier livre d’André Manoukian porté avec France Inter, paru en juin 2021, s’est écoulé à plus de 40 000 exemplaires, un résultat qualifié de « très bonne vente » pour la maison. Plus récemment, 100 % Logique de Cyril Féraud, coédité en septembre 2025 avec france.tv, a atteint environ 70 000 exemplaires vendus.
Le constat est similaire aux éditions des Équateurs. Son directeur Olivier Frébourg souligne que la collection « Un été avec », réalisée avec Radio France, est devenue la plus vendue de la maison. Le premier opus, consacré à Montaigne par Antoine Compagnon en 2013, a atteint près de 240 000 exemplaires vendus. Un chiffre considérable pour cette maison intégrée à Terre Neuve, nouvelle entité regroupant plusieurs maisons issues du groupe Humensis, qui publie environ 25 livres par an et qui a trouvé, grâce à ce partenariat, un moteur de diffusion exceptionnel.
Au-delà des ventes, l’attrait de ces coopérations réside aussi dans leur relative simplicité éditoriale. Les Zones, publié le 9 janvier par les éditions Divergences avec le concours de Mediapart, adapte une série d’articles rédigés par les journalistes du média en ligne. Johan Badour, fondateur de la maison, reconnaît que ce type de projet est « plus simple et plus rapide à éditer » que les publications habituelles.
« Coédition en compte à demi »
« C’est clairement un livre qui demande moins de travail pour nous », affirme-t-il. Pour autant, il défend la cohérence éditoriale de l’ouvrage, tiré à 8 000 exemplaires. Chaque article a été retravaillé afin de composer un ensemble homogène, enrichi d’un texte introductif, dans un travail largement partagé avec la rédaction de Mediapart. Sur le plan économique, la maison d’édition a pris en charge les coûts de production, déduits des bénéfices, partagés à parts égales.
Ce montage correspond à ce que Nicolas de Cointet, directeur du département beaux livres d’Albin Michel, appelle une « coédition en compte à demi ». Ce modèle a été retenu pour la version illustrée des Yeux de Mona de Thomas Schlesser, parue en octobre dernier avec le concours de Beaux Arts Magazine. D’autres configurations existent toutefois : la coédition peut être modulée par des pourcentages différents ou prendre la forme, plus fréquente, d’un échange entre une enveloppe de droits d’auteur et une campagne de communication portée par le média partenaire.
Cohérence entre les publics
Au cœur de ces dispositifs se trouve la question de l’homologie des lectorats. Pour Nicolas de Cointet, la réussite d’un tel partenariat repose sur la cohérence entre le public du média et celui du livre. Le lectorat de Beaux Arts Magazine constitue ainsi un public quasi captif pour Les Yeux de Mona. Cette adéquation permet de dépasser la logique d’un simple échange publicitaire et de s’adresser à une précisément identifiée.
Encore faut-il que les identités du média et de l’éditeur coïncident. Hervé Kempf, fondateur de Reporterre, a ainsi choisi d’interrompre la collaboration ouverte en 2014 avec le Seuil pour se tourner vers Les Liens qui libèrent. Il explique cette décision par le départ de son interlocuteur principal, Hugues Jallon. De nouvelles parutions sont prévues entre septembre 2026 et janvier 2027 avec ce nouvel éditeur. « Nous avons deux projets en cours, portés par deux auteurs reconnus dans le champ de l'écologie. L'une des deux est journaliste. Par ailleurs, nous avons trois autres propositions auxquelles nous réfléchissons », précise Hervé Kempf.
De son côté Anne-Julie Bémont, déléguée aux éditions écrites de Radio France qui publient une quarantaine de titres par an, observe la vigueur croissante de ce marché. « Les médias essaient de plus en plus de développer ces collaborations et, au vu de cette évolution, il faut rester créatif », témoigne cette ancienne de Grasset.
Avec environ 25 titres par an, France Inter est de loin la station la plus représentée, devant France Culture (5), Ici (3), France Musique (3) ou France Info (3). L’époque de la simple apposition d’un logo est néanmoins révolue et l’avenir s’esquisse souvent dans des projets conçus conjointement, comme en témoigne Un hiver avec Matisse d’Antoine Compagnon, qui a donné lieu à un podcast pensé en même temps que le livre.
