Histoire de l'édition

Claude Durand, agent d’influence

Claude Durand, fin des années 1970. - Photo GRASSET

Claude Durand, agent d’influence

François Chaubet consacre à l’ex-P-DG de Fayard une première biographie, le 26 janvier au Cerf. L’éditeur de Soljenitsyne a pris part aux grands débats intellectuels de son époque, quand il ne les a pas lui-même suscités.

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Par Laurent Lemire,
Créé le 19.01.2018 à 00h00,
Mis à jour le 19.01.2018 à 11h41

"Le plus grand éditeur français du dernier tiers du XXe siècle." C’est ainsi que François Chaubet présente Claude Durand, né en 1938 et mort en 2015, auquel il consacre la première biographie (1). Successivement éditeur au Seuil de 1965 à 1978, chez Grasset de 1978 à 1980 et enfin chez Fayard de 1980 à 2009, l’homme a marqué la profession par ses coups de gueule, ses coups d’éclats et surtout ses coups de génie.

A l’origine, François Chaubet, de l’université Paris Nanterre, travaillait sur les grandes maisons d’édition en sciences humaines et sociales. Pour les années 1960-1970, il s’est intéressé au Seuil, puis à Fayard pour les années 1980. "Une biographie de Claude Durand avait l’avantage de faire le lien entre les deux. Ces deux maisons ont pesé dans la vie intellectuelle française. Car à la différence du modèle anglo-saxon, les débats d’idées passent chez nous par des éditeurs généraux et non pas universitaires."

Le rêve d’être écrivain

Pour cette enquête, Claude Durand lui avait dit : "je vous aiderai", ce qui signifiait avoir un accès contrôlé aux archives. Mais à sa mort, les portes de la maison Fayard se sont refermées. François Chaubet a donc fait sans. Il a interrogé les témoins, sondé les documents disponibles, et l’histoire de cet homme aux origines modestes, qui n’est pas l’héritier d’une dynastie d’éditeurs, a pris forme.

L’enfant de Livry-Gargan commence sa carrière comme instituteur, mais il se rêve écrivain. En pleine guerre d’Algérie, il entre au Seuil. Jean Cayrol le prend sous sa coupe. Il lui apprend à défendre ses convictions. A ses côtés, il apprend un métier qui relève beaucoup de l’instinct. Cela tombe bien, le jeune homme a du flair. En 1974, c’est le séisme de L’archipel du goulag. Claude Durand est à la manœuvre. De toutes ses facettes, François Chaubet retient l’agent de Soljenitsyne. "Il a montré dans ce travail une abnégation, un talent de lecteur et d’animateur d’équipe hors du commun. En cela, il est un intellectuel comme tout grand éditeur qui participe aux débats de son temps, voire qui les suscite."

François Chaubet voit même ce laïc comme un pape de l’édition : "Oblat du Livre façonné par un monde culturel où la Littérature était encore, au milieu des années 1950, la sainte croyance d’un pays et d’une civilisation, il résista comme un beau diable pendant cinquante ans au nouveau monde engendré par la médiasphère (1970-1990), puis par la cybersphère (depuis 1990)."

C’est chez Fayard, où il régna pendant presque trois décennies, qu’il imposa sa marque avec des audaces souvent transformées en best-sellers. Jacques Attali lui présente un jour André Bercoff et un jeune énarque, François Hollande, pour "serrer un peu les boulons de l’argumentation chiffrée" de deux essais percutants sur la gauche. En 1983, De la reconquête et De la renaissance, tous deux signés du pseudonyme Caton, atteignent 120 000 et 50 000 exemplaires.

Craint et peu aimé

Pourtant, estime François Chaubet, "le P-DG de Fayard fut un confrère craint et peu aimé au sein de la profession". Il n’appréciait pas trop les journalistes, et encore moins les journalistes littéraires, sauf son ami Bernard Pivot. Lecteur scrupuleux et éditeur perfectionniste, il était en revanche adoré de ses auteurs. "Sa réputation de générosité à l’endroit de ses auteurs était célèbre, et les à-valoir versés furent parfois considérables, surtout lors de ses dernières années. Michèle Cotta nous a parlé de 40 000 euros en moyenne pour ses livres publiés dans le début des années 2000. Au même moment, Renaud Camus touche quant à lui 20 000 euros pour ses différents Journaux dont les ventes restèrent en permanence bien minces." Pierre Péan, lui, assure avoir perçu à plusieurs reprises 120 000 euros.

Trois paquets de cigarettes quotidiens débouchent sur un emphysème en 1995. Transformé physiquement, Claude Durand accentue sa passion pour les réprouvés et les politiquement incorrects. Ce sera le Journal 1994 de Renaud Camus (2000) et La face cachée du "Monde" de Pierre Péan et Philippe Cohen (2003). Dans la foulée, il débauche Michel Houellebecq de Flammarion pour un million d’euros, mais La possibilité d’une île (2005) manque le Goncourt et le film qui en est tiré par l’auteur est proche du navet.

Curieux, engagé, proche politiquement à la fin de sa vie de Jean-Pierre Chevènement, Claude Durand se fixa deux lignes de conduite que François Chaubet résume ainsi : "Donner en interne à Hachette les gages d’une bonne direction et afficher en externe les ambitions de Fayard, supplanter Grasset, voire rivaliser avec le Seuil." L’éditeur de Soljenitsyne, Kadaré mais aussi Sciascia, Goytisolo ou Muriel Spark n’y dérogea jamais.

(1) Claude Durand par François Chaubet, Cerf. 352 p., 29 euros. ISBN : 978-2-204-12472-0. A paraître le 26 janvier.


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