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Belgique : vers le prix unique

La librairie Tropismes dans le centre de Bruxelles. - Photo ANNE-LAURE WALTER/LH

Belgique : vers le prix unique

Avec un projet de décret déposé le 21 juillet 2016 afin de parvenir à une uniformisation des prix de vente du livre au 1er janvier 2018, la Belgique francophone n’a jamais été aussi près d’une loi analogue à la loi Lang. Un bouleversement dont les diffuseurs-distributeurs et les libraires cherchent à évaluer l’impact sur le marché à la veille de la Foire du livre de Bruxelles, du 9 au 13 mars.

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Par Anne-Laure Walter,
Créé le 03.03.2017 à 00h00,
Mis à jour le 03.03.2017 à 12h43

Il y a un an, la Foire du livre de Bruxelles s’ouvrait sur le thème du bonheur. Les libraires belges indépendants étaient gonflés d’optimisme (1) car, pour la première fois après des décennies de débats, un décret sur le prix unique du livre était sur le point d’être déposé par Joëlle Milquet, la dynamique ministre de la Culture (Centre démocrate humaniste) de la fédération Wallonie-Bruxelles, l’instance régionale francophone du gouvernement belge. Mais Joëlle Milquet, censée inaugurer la foire, n’arrivera jamais, retenue par la justice qui l’auditionne pour une affaire… d’emplois fictifs. Inculpée, elle démissionnera un mois plus tard. "Nous avons eu peur, se souvient Régis Delcourt, directeur de la librairie Point Virgule, à Namur, et président du Syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB). Le processus de concertation était si avancé, ça ne pouvait pas encore repartir à zéro !"

En l’absence du prix unique, les hypermarchés, comme ce Cora de la région bruxelloise, peuvent pratiquer des promotions sur les nouveautés. - Photo ANNE-LAURE WALTER/LH

Réguler

Or, après un temps de silence, la discrète Alda Greoli (CDH), qui reprend le ministère, relance le dossier avec l’équipe du cabinet, qui est restée en place. Le 21 juillet, jour de la fête nationale, elle dépose un avant-projet de décret sur la protection culturelle du livre par une uniformisation de son prix. A la veille de la 47e Foire du livre de Bruxelles, du 9 au 13 mars, l’optimisme est de retour. "Le train est en marche, il n’y a plus de marche arrière possible", veut croire Régis Delcourt. D’autant que, côté Flamands, un décret similaire est passé en juin 2016.

Le décret wallon vise à réguler le prix du livre en limitant à 5 %, durant deux ans, les possibilités de variation par rapport au prix fixé par l’éditeur. Il ambitionne aussi la suppression progressive de la tabelle, cette taxe héritée des droits de douane, aujourd’hui appelée "mark up", qui majore de 10 à 17 % le prix des livres édités en France et vendus en Belgique par Hachette et Interforum. "Ce système n’a plus de raison d’être, s’insurge Régis Delcourt. Tous les jours, nous avons des remarques de clients qui nous disent que c’est moins cher sur Amazon."

Avec 4,3 millions de Belges francophones, le marché du livre de langue française représente un chiffre annuel de 245 millions d’euros en fédération Wallonie-Bruxelles et pèserait environ pour 5 % dans le chiffre d’affaires d’un diffuseur-distributeur français. La tabelle apporterait, selon un observateur du marché, des remontées de dividendes se chiffrant en million. Eternel sujet de discorde, elle s’est toutefois un peu assouplie. Si le passage des Arènes chez Hachette a entraîné une immédiate majoration sur les étiquettes, l’arrivée de Volumen chez Interforum n’a pas occasionné de changement de prix. "Si les livres de Volumen ne sont pas tabellisés par Interforum, c’est bien la preuve que c’est possible !" lance Philippe Goffe, de la librairie Graffiti à Waterloo, qui cite aussi l’exemple d’Actes Sud, qui a confié à Interforum Benelux la diffusion-distribution des petits points de vente en début d’année, sans majoration.

La distribution en débat

Livres Hebdo est pour la première année partenaire de la Foire du livre de Bruxelles pour l’organisation d’un débat professionnel, lundi 13 mars de 12 h à 13 h au studio La Première, sur "Le casse-tête de la distribution en Belgique". Le libraire Philippe Goffe (Graffiti, Waterloo), le directeur des ventes Michel Chabotier (Média Diffusion Belgique), la représentante Anne Ramaekers (Actes Sud) et l’éditeur Paul-Erik Mondron (Nevicata) expliqueront comment des professionnels à cheval sur deux pays peinent à couvrir uniformément le territoire belge et à assurer des prix équitables pour les lecteurs.

Des ristournes plafonnées pour les marchés publics

En Belgique, certains grossistes proposaient aux collectivités des remises allant parfois jusqu’à 23 %, déstabilisant complètement le marché, selon les libraires indépendants. Ces derniers ont sensibilisé sur la question la fédération Wallonie-Bruxelles, qui a réuni villes, communes, bibliothèques et administrations, soit au total "102 pouvoirs adjudicateurs bénéficiaires", selon le cabinet de la ministre de la Culture et de l’Enfance, pour bâtir un marché commun portant sur l’achat de livres et autres fournitures, avec une limitation des ristournes possibles. D’après le cabinet, les collectivités locales et les pouvoirs organisateurs de bibliothèques sont confrontés à la passation de marchés publics de livres "sans être toujours outillés pour fonder leur sélection sur des critères de qualité. C’est donc souvent le niveau de ristourne qui détermine le choix, et les libraires indépendants sont contraints de pratiquer des ristournes qui mettent leur commerce en difficulté."

Une association d’achat a donc été mise en place, à laquelle les bibliothèques peuvent adhérer pour se fournir auprès d’un bouquet de librairies sélectionnées. Ce marché vient d’être attribué pour trois ans à un consortium de 49 libraires indépendants, répartis sur l’ensemble du territoire. "Il s’agit d’une association momentanée de libraires membres ou non du Syndicat des libraires francophones de Belgique", précise Régis Delcourt, du Point Virgule, à Namur, qui en fait partie. Pour pouvoir prétendre à ce marché, l’association devait compter au moins cinq points de vente par province, afin que les bibliothécaires soient libres de choisir leur librairie. Les ristournes sont plafonnées à 12,5 % pour les livres, 10 % pour les livres adaptés au handicap et 5 % pour les ouvrages scolaires.

Les achats de livres par les bibliothèques publiques représentent 6 millions d’euros annuels sur un marché de 67 millions pour la librairie indépendante et de 245 millions tous canaux de distribution confondus.

Mais, outre l’atténuation de l’effet de change, qu’elle visait initialement avant la mise en place de l’euro, la tabelle finance l’activité et l’implantation locale de diffuseurs-distributeurs. Hachette a investi dans Dilibel, avec une plateforme logistique et 76 salariés, pour irriguer 600 points de vente, jusqu’aux niveaux deux et trois. Le flux est composé à 97 % de livres importés de France. Aussi Michèle Benbunan, directrice de la branche services et opérations d’Hachette Livre, tout en soutenant "naturellement" le principe du prix unique en Belgique, s’inquiète de la suppression du mark up. "Si l’alignement des prix était imposé, Dilibel se trouverait dans l’incapacité d’assurer la même qualité de service aux petites librairies, assure-t-elle. Il est évident que cette mesure, en plus d’être contraire à l’article 34 du traité de l’Union européenne sur la libre circulation des marchandises, entre en contradiction avec l’objectif affiché de l’avant-projet, qui consiste à préserver la pluralité des canaux de vente et la diversité de la création." Une analyse que partage Eric Levy, directeur général d’Interforum, qui pointe la fragilisation des petites librairies aux marges inférieures à 3 ou 4 %. "La tabelle protège la marge de ces points de ventes, estime-t-il. Ce décret est dommageable pour le marché lui-même et détruit la pluralité des canaux de vente en étant favorable aux gros libraires." Interforum Benelux dispose d’un centre à Louvain-la-Neuve avec, selon la saison, 50 à 70 salariés qui quadrillent le territoire. Eric Levy se demande comment "poursuivre un tel investissement alors que cette suppression [les] met en déficit".

Manque à gagner

Attachée aux équipes de Dilibel et d’Interforum Benelux, Brigitte de Meeûs, de la librairie Tropismes à Bruxelles, peine à les défendre car les livres sont plus chers et le service n’est selon elle pas meilleur. "Les endémiques ruptures de stock sont d’un autre temps, déplore la libraire. On attend parfois quinze jours des livres ! C’est trop grave aujourd’hui, où on perd des clients."

La suppression de la tabelle aura aussi un impact sur le chiffre d’affaires des libraires, puisqu’ils continueront à toucher le même pourcentage sur un prix de vente moindre. Brigitte de Meeûs se prépare à "un manque à gagner", mais assure qu’il pourrait être compensé par les ventes aux collectivités et un jeu sur les avantages de la carte de fidélité. "Une suppression comme cela se prépare, souligne Philippe Goffe. C’est ce que nous avions fait en 2002 [lors du passage à l’euro, NDLR] pour lisser notre chiffre d’affaires."

Pour le passage à l’euro, Média Diffusion avait anticipé le bouleversement de modèle en opérant une réorganisation stratégique de MDS Benelux, l’ancienne plateforme de Dupuis. La plateforme de Média-Participations s’est ouverte à la diffusion sur les territoires flamands d’éditeurs néerlandophones afin d’accroître les flux.

Le décret en discussion survient alors que le marché du livre francophone a été quelque peu malmené en 2016. Si les résultats ne sont pas catastrophiques et que le marché épouse plus ou moins la courbe de son voisin français (- 0,2 % en 2016 selon nos données Livres Hebdo/I+C), la filière a été perturbée par la faillite, le 21 septembre dernier, de La Caravelle, grossiste qui servait les petits points de vente mais aussi les librairies de premier niveau pour des dépannages rapides. La plupart des diffuseurs passaient par La Caravelle, et son arrêt les "a contraint à redéployer différemment [leur] organisation commerciale en Belgique", précise Vincent le Tacon, directeur export de Madrigall. Cette disparition pointe la fragilité de la diffusion-distribution outre-Quiévrain. "Elle est désastreuse", selon Philippe Goffe, qui reproche aux deux principaux groupes de "n’avoir jamais prévu l’avenir" et d’avoir "cannibalisé le travail de grossiste". Plus mesurée, la représentante d’Actes Sud en Belgique, Anne Ramaekers, remarque cependant qu’"en quinze ans [elle a] vu le réseau de libraires se détricoter en Belgique. Ceux qui restent reçoivent peu d’aides mais travaillent dans la bonne humeur et sont d’exceptionnels professionnels".

Stigmates

Si Régis Delcourt a l’impression que, au sein du SLFB, "tout le monde a retrouvé une stabilité après la crise d’il y a quelques années", les attentats de Bruxelles en mars 2016, et avant eux ceux de Paris en novembre 2015, qui ont entraîné une paralysie de la ville quatre jours durant, ont laissé des stigmates. "Près de la moitié du chiffre d’affaires de la communauté francophone du Benelux se fait à Bruxelles, qui a connu un climat détestable après les attentats. 2016 ne sera pas à marquer dans les annales de l’édition", constate Patrick Moller, directeur général de Dilibel, qui estime que le marché est à - 1,7 %. Les retours ont flambé en janvier 2016 car les mises en place de fin octobre 2015 sont restées en rayon. Autre effet, "les lecteurs ont migré vers les commerces en ligne, à la différence de la période post-Charlie Hebdo où il y avait eu un militantisme à aller en librairie", note Michel Chabotier, directeur des ventes de MDS Belgique. Reste à savoir si cette migration est temporaire. Ariane Herman, chez Tulitu à Bruxelles, constate un retour de l’activité depuis la mi-novembre. "La pile de Cartoville n’a pas bougé pendant un an, raconte-t-elle. Depuis trois mois, j’en écoule de nouveau, ce qui signifie que les touristes français sont revenus." Dans ce contexte, légiférer sur le prix est lourd de symbole. "Je ne sais pas jusqu’à quel point ce décret va révolutionner le marché, lance Anne Ramaekers, mais cette décision rend les choses plus justes, et plus sereines pour les libraires."

(1) Livres Hendo 1092, du 12.2.2016, p.26-27

Alda Greoli : "Un décret qui soutient le métier du libraire indépendant"

La ministre de la Culture de la fédération Wallonie-Bruxelles s’explique sur le décret d’uniformisation des prix et évoque les enjeux pour le livre en français.

"On ne pourra plus solder un livre à peine sorti de presse." Alda Greoli, ministre de la Culture de la fédération Wallonie-Bruxelles - Photo DR

Ce sont désormais les trois communautés linguistiques qui peuvent légiférer en la matière. Auparavant, c’était du ressort du seul Etat fédéral. Or, il existe deux marchés principaux en Belgique : le marché francophone, proche du marché français, et le flamand, proche des Pays-Bas. Nos textes sont adaptés aux attentes de nos marchés respectifs et une réelle volonté politique d’aboutir s’est dégagée.

Nous venons de clôturer la procédure obligatoire auprès de la Commission européenne. Notre avant-projet de décret sur "la protection culturelle du livre" doit maintenant passer au Conseil d’Etat. Ensuite, le texte sera déposé au Parlement. L’entrée en vigueur progressive est prévue pour le 1er janvier 2018.

Tout à fait ! Le prix à payer à la caisse sera celui imprimé par l’éditeur au dos du livre, et non plus celui indiqué sur cette pastille autocollante que beaucoup de lecteurs connaissent trop bien chez nous et qui indiquait un prix supérieur parfois jusqu’à 15 %. Cette majoration, héritée du défunt mécanisme de la tabelle, disparaîtra progressivement en trois ans, afin de permettre aux distributeurs de s’adapter. Plus largement, le prix ne pourra plus varier que de 5 % maximum durant les 24 premiers mois après sa sortie (12 mois pour la bande dessinée). En clair, on ne pourra plus solder un livre à peine sorti de presse. Pour les sanctions, nous avons prévu une procédure de règlement extrajudiciaire auprès d’une commission indépendante. Si aucune solution n’est trouvée, on appliquera les actions de droit commun.

La conséquence principale est d’abord l’égalité de traitement entre les libraires et donc le soutien au métier du libraire indépendant. Les livres seront vendus à un prix sensiblement identique, qu’ils soient achetés dans une petite librairie ou dans une grande surface. Nous visons donc à rétablir une saine concurrence entre eux et, par ricochet, à préserver les libraires qui font aussi la part belle à nos éditeurs et à nos auteurs. C’est en fait la même logique que celle qui accompagnait l’adoption de la loi Lang sur le prix unique du livre en France.

C’est une grosse étape. Il s’agira de trouver une solution fiable avec mon homologue de la communauté flamande. Mais avant cela, nous souhaitons que nos textes respectifs soient approuvés dans chacune de nos entités fédérées.

L’objectif principal du "plan lecture" est de remettre la lecture au centre des apprentissages et des pratiques éducatives et culturelles. Plusieurs projets ont été refinancés, c’est le cas du projet Ecrivain en classe ou de la Fureur de lire (octobre 2017), lors de laquelle sera lancé un nouveau partenariat avec l’Office de la naissance et de l’enfance (One). Un livre original, spécialement conçu pour l’occasion, ainsi qu’un fascicule sur l’importance de la lecture et sur l’importance de raconter des histoires à ses enfants seront distribués à chaque parent d’un nouveau-né.

Le livre est sans doute l’objet culturel le plus accessible. Les bibliothèques jouent un rôle majeur dans cette accessibilité. L’enjeu est de renforcer la lecture publique, ce que je vais tenter de réaliser dès 2017. Il me semble essentiel de poursuivre les efforts afin de soutenir celles qui n’ont pas encore bénéficié des effets positifs du décret de 2009 qui vise au développement des pratiques de lecture sur un territoire donné.

Je suis ravie de la belle invitation de la France. Ce partenariat est une opportunité pour promouvoir les talents littéraires et éditoriaux de Wallonie et de Bruxelles auprès d’un public international, mais aussi de renforcer encore nos liens avec nos amis français dans le domaine du livre et de l’écrit.

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