Littérature

Bac français : programmer les vivants

Au programme de cette lycéenne de première, les œuvres d’auteurs vivants côtoient les classiques. - Photo OLIVIER DION

Bac français : programmer les vivants

Alors que 503 732 candidats planchent ce vendredi 17 juin sur l’épreuve écrite du bac de français, beaucoup d’entre eux se sont préparés à tomber sur un texte de Laurent Gaudé, Eric-Emmanuel Schmitt ou Maylis de Kerangal. Les auteurs vivants sont de plus en plus prescrits au collège et au lycée.

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Par Anne-Laure Walter, Marine Durand,
Créé le 17.06.2016 à 00h00,
Mis à jour le 17.06.2016 à 10h06

"Qu’a voulu dire l’auteur dans cet extrait tiré du Quatrième mur ?" Le plus simple est sans doute de lui demander, s’est dit un lycéen corrézien. Il envoie un mail à Sorj Chalandon, lauréat du Goncourt des Lycéens qui était passé dans son établissement peu de temps auparavant. Touché, le romancier lui répond longuement. Le duo, dont la collaboration n’a pas été révélée au professeur, aura tout juste la moyenne : 11/20. "Je lui avais expliqué pourquoi moi, auteur, j’avais décidé que le personnage ne pouvait pas rentrer en paix. Mais apparemment, j’étais hors sujet !" s’amuse Sorj Chalandon.

Si de tels échanges sont possibles, c’est que, depuis cinq ans, le monde littéraire et l’univers scolaire ne sont plus si cloisonnés et que la littérature prescrite se fait matière vivante. Les écrivains rencontrent des élèves, et les auteurs en lice pour le Goncourt et sa déclinaison lycéenne font chaque automne la tournée des établissements. Petit à petit, les auteurs vivants sont étudiés en classe, voire programmés au bac. L’année dernière, un extrait du Tigre bleu de l’Euphrate de Laurent Gaudé était à l’écrit du bac de français des filières S et ES, tandis que les premières technologiques planchaient sur un passage de La peau de l’ours de Joy Sorman, comparé aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo et au Lion de Joseph Kessel.

Si les écrivains classiques restent au cœur de l’enseignement, il se glisse toujours, parmi la vingtaine d’auteurs étudiés pour l’oral, un ou deux ultracontemporains. Eric-Emmanuel Schmitt côtoie Corneille, quand Cécile Coulon est étudiée en parallèle avec Emile Zola. A la libraire M’Lire de Laval, Marie Boisgontier a vu récemment, "à [sa] grande surprise", affluer les élèves demandant Eldorado de Laurent Gaudé, Magnus de Sylvie Germain ou Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde. Et quand la libraire Françoise Chapon, à La Parenthèse (Annonay), relit la liste des titres prescrits qu’elle consigne dans un cahier, assorti du nom du lycée et de l’enseignant, elle égrène les références contemporaines : Incendies de Wajdi Mouawad, Eloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien, A l’abri de rien d’Olivier Adam, Un secret de Philippe Grimbert…

Libre aux professeurs…

L’introduction du contemporain immédiat dans les cours de français a été rendue possible par une réforme initiée en 2002 et fixée dans les programmes du lycée du 30 septembre 2010. Cette réforme remplace la liste des œuvres imposées par de grandes thématiques. Libre aux professeurs de première de choisir les œuvres sur de vastes périodes temporelles qui incluent le contemporain, autour de quatre objets d’étude : un roman, une pièce de théâtre, un recueil de poèmes et un texte ou un ensemble de textes sur la question de l’homme dans les genres de l’argumentation. Les enseignants injectent donc un peu de vivant pour dépoussiérer l’idée que les élèves se font de la littérature ou partager avec leur classe le plaisir d’une œuvre qui les a touchés. "L’étude d’auteurs vivants est en augmentation parce que les enseignants ont plus de moyens d’échanger leurs avis et leurs pratiques grâce aux forums Internet réservés aux enseignants de français comme Weblettres", affirme Sylvie Coly, professeure depuis 2002.

L’ouverture à l’histoire littéraire en train de s’écrire existe dès le collège où l’on prend plus le temps de faire des découvertes. "Au lycée, avec l’horizon du bac en fin d’année, on va plutôt vers des pointures", note Tiphaine Pelé, qui pilote les poches pour les scolaires chez Flammarion. Les stars de la prescriptions au lycée sont les dramaturges car "le contemporain est particulièrement adapté à l’objet d’études théâtre qui interroge le rapport à la représentation", note Célia Michel, qui suit le lycée chez Magnard, mais aussi les auteurs qui revisitent les mythes littéraires ou les périodes tragiques de l’histoire.

Les éditeurs de poche disposent d’un radar pour identifier les auteurs étudiés. "Les prescrits sont souvent des livres qu’on dit "à bonne rotation" ; nous savons en revanche par une augmentation des ventes en septembre et octobre, par des libraires ou par les auteurs eux-mêmes, leur pénétration dans les collèges et lycées", explique Louise Danou chez J’ai lu. Eldorado de Laurent Gaudé, qui s’écoule chaque mois à 3 500 exemplaires, passe à plus de 20 000 sorties en septembre tandis que les ventes de La carte et le territoire ou des Particules élémentaires de Michel Houellebecq doublent à la rentrée.

Pics de ventes

Au Livre de poche, Audrey Petit scrute ces pics de ventes et tient à la disposition des enseignants un dossier pédagogique pour plusieurs titres dont Les heures souterraines de Delphine de Vigan, Les fourmis de Bernard Werber ou Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel. Chez Folio, Anne Assous voit, outre les contemporains très installés dans la prescription comme Annie Ernaux, J. M. G. Le Clézio, Patrick Modiano ou Charles Juliet, trois auteurs qui émergent : Hélène Grémillon avec Le confident, David Foenkinos avec Charlotte, Maylis de Kerangal avec Réparer les vivants et Corniche Kennedy. L’auteure a même fait l’objet d’un dossier dans la Nouvelle revue pédagogique, et son roman situé dans les quartiers nord de Marseille est l’un des derniers contemporains à être entré en "Folioplus", la série pédagogique de Gallimard.

Car le parascolaire accompagne ce vent de modernité et ne travaille plus uniquement sur les auteurs du domaine public. Flammarion et Magnard, dont la collection "Classiques & contemporains" est nourrie à 70 % d’auteurs vivants, sont depuis près de dix ans fortement attentifs à la création actuelle. Folio, Hachette Education avec quatre titres, Belin en coédition avec Gallimard (Emmanuel Carrère, Pierre Péju, Dai Sijie…) ou Larousse s’y sont mis aussi. "Le texte contemporain est une tendance du marché des ouvrages de lectures pour les enseignants qui a pris de l’ampleur depuis deux ans", souligne chez Larousse Carine Girac-Marinier, qui pointe le succès de Didier Daeninckx.

Les éditeurs de parascolaire peuvent servir de boussoles aux enseignants les moins férus de contemporains. D’ailleurs Magnard envoie chaque année aux professeurs près de 300 000 catalogues, associant chaque titre à un niveau et à un objet d’étude. "L’éditeur apporte une caution de qualité car étudier une œuvre moderne, c’est tout de même prendre un risque vis-à-vis de la hiérarchie, des parents et des institutions en général", estime Sylvie Coly.

Un long-seller peut naître

"Ce qui montre l’ancrage d’un contemporain comme classique prescriptible, c’est son entrée dans les manuels." Tiphaine Pelé, qui vient de publier La carte et le territoire de Michel Houellebecq en GF. - Photo OLIVIER DION

Lorsque le corps enseignant se saisit d’un texte, un long-seller peut naître. Oscar et la dame rose d’Eric-Emmanuel Schmitt progresse tous les ans depuis 2006 pour atteindre 100 000 exemplaires en 2016, soit 800 000 volumes en cumulé. Les enseignants qui ont constitué un cours autour d’une œuvre la reprogramment l’année suivante, en discutent avec leurs collègues. Ce que Véronique Jacob appelle "l’effet de capillarité, propre au milieu des profs".

Pour Tiphaine Pelé, qui vient de "classiciser Houellebecq" en faisant entrer le 8 juin La carte et le territoire en GF, "ce qui montre l’ancrage d’un contemporain comme classique prescriptible, c’est son entrée dans les manuels". D’ailleurs au sommaire du manuel L’écho des lettres, français 1re chez Belin, on trouve Wajdi Mouawad, Jonathan Littell, Jean-Philippe Toussaint, Dieudonné Niangouna ou Sylvie Germain. "Cela représente une consécration pour l’auteur, note Yves Manhès, qui dirige le pôle éducation de Belin, une autre entrée, moins romantique mais plus sûre, dans l’histoire de la littérature." A.-L. W.

Les chouchous des profs

Pour être étudiée au collège ou au lycée, une œuvre doit être riche par sa langue et les symboles qu’elle déploie, et porter la trace de l’histoire littéraire dont elle est le fruit. Certains auteurs ont davantage la carte scolaire que d’autres.

1. Les nouveaux classiques

Toujours vivants mais déjà statufiés par le système pédagogique, Annie Ernaux avec La place, J. M. G. Le Clézio avec Mondo ou Patrick Modiano avec Dora Bruder.

2. Les dramaturges adorés

Eric-Emmanuel Schmitt est le recordman des ventes de classiques pédagogiques avec des livres à résonance philosophique ou jouant sur les mythes. Sont d’abord conseillées ses œuvres théâtrales, comme pour Yasmina Reza, Laurent Gaudé ou Wajdi Mouawad. Et le roman de Sorj Chalandon le plus étudié, Le quatrième mur, raconte la tentative de monter Antigone d’Anouilh sur un champ de bataille au Liban.

3. Les romanciers de l’histoire

L’œuvre contemporaine séduit les enseignants quand l’histoire s’y invite, comme dans Charlotte de David Foenkinos, Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay, Le confident d’Hélène Grémillon ou Le Club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia.

4. Les juvéno-compatibles

Pour attirer les lycéens, certains profs privilégient des textes qui parlent aux jeunes par leur sujet ou leur forme, comme ceux de Maylis de Kerangal, Olivier Adam ou Elisabeth Filhol.

A.-L. W.

"Une ouverture naturelle aux auteurs d’aujourd’hui"

Pour Paul Raucy, inspecteur général de l’Education nationale et doyen du groupe des lettres, l’apparition de textes d’auteurs contemporains aux épreuves du baccalauréat ne signe pas une révolution dans les programmes, mais une intégration logique des nouvelles voix de la littérature.

Livres Hebdo - La programmation en 2015 de textes de Laurent Gaudé et de Joy Sorman aux épreuves du bac de français marque-t-elle la volonté de l’Education nationale de rajeunir son image ?

Paul Raucy - Il y a eu un "effet Gaudé" l’an dernier, qui a attiré l’attention des médias, mais nous ne veillons pas à ce qu’il y ait tel ou tel type d’auteur dans chaque corpus. Lorsque les sujets sont rédigés, c’est avant tout la cohérence des textes qui importe, et parmi les œuvres il peut y en avoir d’écrivains du XXIe siècle. Il y a une ouverture naturelle aux auteurs d’aujourd’hui, car c’est bien de montrer aux jeunes gens qu’il existe une littérature vivante, mais il n’y a aucune obligation.

Sur quels critères un auteur contemporain peut-il faire son entrée dans un corpus ?

Il n’y en a pas, si ce n’est que le texte doit avoir un intérêt littéraire perçu comme suffisant, et qu’il forme un ensemble cohérent avec les autres textes du corpus et avec les objets d’étude. Chaque année, des commissions de professeurs sont chargées dans certaines académies de produire des sujets. Il y a de nombreuses réunions, des discussions sur les choix des enseignants, mais l’inspection générale ne donne pas de consignes.

Certains auteurs contemporains s’imposent-ils ?

Si je vous donnais des noms, ça ne serait que des goûts personnels.

Et pour les épreuves orales ?

Là encore, il n’existe pas de choix national. Les enseignants sont entièrement libres de définir leur liste de textes présentés par les candidats, comprenant ou non des auteurs contemporains.

Propos recueillis par M. D.

Les "auteurs vivants" parlent aux élèves

De plus en plus fréquemment étudiés au lycée et invités en classe, les auteurs apprécient particulièrement les échanges avec les élèves.

Gaëlle Josse - Photo HÉLOÏSE JOUANARD/LIBELLA

Le "tigre bleu", animal ou fleuve d’Asie ? A la sortie de l’épreuve du bac français 2015, la question était sur les lèvres de tous les lycéens de première S et ES, qui avaient dû plancher en commentaire sur la pièce de théâtre Le tigre bleu de l’Euphrate (Actes Sud, 2002) de Laurent Gaudé. Inconnu de la plupart des candidats quelques heures auparavant, le romancier avait essuyé la colère de lycéens n’hésitant pas à l’interpeller directement, et plutôt crûment sur Twitter : "Juste une petite question, t’habites où Laurent Gaudé ? En plus comme ton texte est au bac, t’es pas censé être mort ?"

François-Henri Désérable - Photo C. HÉLIE/GALLIMARD

Il n’est pas mort. Parmi les nombreux auteurs vivants dont les textes sont étudiés au collège ou au lycée, beaucoup se rendent même dans les classes à la demande d’un enseignant ou dans le cadre d’une tournée pour un prix des lycéens. Le tout jeune François-Henri Désérable, dont le recueil de nouvelles Tu montreras ma tête au peuple (Gallimard, 2013) vient d’être publié en "Folioplus classiques", s’est d’abord senti flatté avant que n’apparaisse un sentiment "d’indignité : pourquoi moi ? et pourquoi si jeune ? Heureusement, avec mon prénom et le sujet du livre, on pensera peut-être qu’il s’agit de l’ouvrage un peu oublié d’un académicien mort au début du XIXe siècle !".

Sorj Chalandon joint aujourd’hui systématiquement une rencontre scolaire à ses déplacements en librairie. Il se souvient encore de son étonnement lorsque, dans un salon, un cinquième adolescent en deux heures est venu lui réclamer la version poche du Quatrième mur (Grasset, 2013). "J’ai fini par lui demander pourquoi il l’achetait, ce à quoi il a répondu : "Parce que je suis obligé, on l’étudie à l’école !"" Pour Gaëlle Josse aussi, l’émotion a été grande après le premier coup de fil d’un professeur lui demandant de venir parler en classe de son livre Les heures silencieuses (Autrement, 2011), permettant notamment d’aborder la question de la condition de la femme. "C’est une reconnaissance d’entrer ainsi dans les établissements, et je suis toujours bluffée par le travail réalisé en amont par les enseignants. Et puis, comme me l’a fait remarquer un professeur, les livres étudiés en cours sont parfois le seul bagage culturel qu’emportent les élèves à la sortie de l’école. C’est une responsabilité", note celle qui se livre désormais à une douzaine de rencontres par an.

Lauréat du prix Goncourt des Lycéens 2014 pour Charlotte (Gallimard), David Foenkinos prend "à chaque fois beaucoup de plaisir" à rencontrer des élèves : "Cela désacralise l’image poussiéreuse de l’écrivain, et entraîne des échanges passionnants. Ils posent des questions sur le texte, mais aussi sur la vie quotidienne d’un écrivain ou sur l’argent." Hélène Grémillon, encore marquée par la superbe adaptation du Confident (Plon, 2010) présentée par les lycéens participant au festival Livresse de lire de Brest, explique "accepter la moindre sollicitation de professeurs" tant elle apprécie l’exercice. "La discussion à bâtons rompus avec uniquement des personnes qui ont lu le livre est très différente de celle que je peux faire en librairie ou dans un salon." A la rentrée, elle aura d’ailleurs les honneurs de la collection "Folio+ collège" : "C’est une forme de consécration, et pédagogiquement je trouve cela formidable d’étudier de jeunes auteurs, sans que cela exclue les classiques." M. D.






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