Sharjah, un émirat à la conquête de l’édition mondiale | Livres Hebdo

Par Isabel Contreras, le 11.05.2018 (mis à jour le 11.05.2018 à 08h40) Emirats arabes unis

Sharjah, un émirat à la conquête de l’édition mondiale

Photo OLIVIER DION

Moins connu que Dubai et Abu Dhabi, Sharjah, l’une des sept composantes des Emirats arabes unis, veut s’imposer au cœur de l’édition mondiale. Ne lésinant pas sur les moyens, alliant volontarisme économique et investissement financier, il est présent dans toutes les foires internationales et désormais au comité exécutif de l’Union internationale des éditeurs.

Certains visiteurs se sont approchés, curieux. D’autres ont ralenti devant, captivés malgré eux. La plupart l’ont toutefois remarqué: le stand immense, aussi luxueux que dépouillé, occupé par l’émirat de Sharjah à la dernière édition de Livre Paris. Invitée spéciale du salon, en mars, cette cité-Etat, l’une des sept composantes des Emirats arabes unis, a déployé les grands moyens pour sa visite en France, avec une programmation sur quatre jours composée de débats, d’ateliers et même de concerts folkloriques sur le Champ-de-Mars et place du Trocadéro. "Nous devions honorer cette invitation importante", justifie la cheikha Bodour Al Qasimi, fille du cheikh sultan Muhammad Al Qasimi et présidente de sa maison d’édition, Kalimat. "La cheikha et sa délégation ont insisté pour obtenir le statut de ville invitée spéciale et pas d’honneur, d’où l’importance de la surface du stand. Ils ont clairement affiché leurs ambitions", souligne Pierre Dutilleul, directeur général du Syndicat national de l’édition. Cette invitation s’est avérée une bonne opération financière pour nous", ajoute-t-il.

En vert, l’émirat de Sharjah. - Photo CARTE VECTEEZY

Comme à Paris, Sharjah, qui ne compte pourtant qu’une poignée d’éditeurs, s’est déployé dans toutes les foires internationales qui peinent de même à boucler leurs budgets, à Francfort, à Londres, mais aussi à Rio de Janeiro, São Paulo, Turin ou Bologne. Sharjah sera la ville invitée spéciale des salons du livre de São Paulo cette année, de New Delhi en 2019, de Bologne en 2020, et elle a été distinguée par l’Unesco comme "capitale mondiale du livre" en 2019 pour son projet de lecture inclusive. La cheikha Bodour Al Qasimi est elle aussi de plus en plus présente sur la scène internationale depuis 2014, moment où elle a intégré le comité exécutif de l’Union internationale des éditeurs.

Cheikha Bodour Al Qasimi. - Photo DR

Tous frais payés

Si Sharjah est moins opulent que ses voisins, notamment Dubai et Abu Dhabi, dont les territoires sont gorgés d’or noir, l’émirat ne manque pas de moyens financiers. Baigné par les golfes Persique et d’Oman, il est connu pour ses loyers moins chers. La ville est surnommée la cité-dortoir de Dubai et présente un aspect plus modeste que sa voisine. Les Lamborghini sont rares sur son avenue principale, King Faisal Street, où clignotent les néons des magasins et des fast-foods. Quelques gisements gaziers, les activités portuaires et aéroportuaires figurent parmi les ressources de l’émirat, mais Sharjah dépend en bonne partie des investissements d’autres pays du golfe, notamment de la conservatrice Arabie saoudite. A Sharjah, la consommation d’alcool est interdite, même pour les étrangers. La charia est appliquée, comme dans les six autres émirats de la fédération. Réputé le plus conservateur des sept cité-Etats, il promeut pourtant une politique culturelle libérale.

Initiée en 1979, sa révolution culturelle est "un choix idéologique, lié à la trajectoire historique particulière de la famille régnante des Al Qasimi, mais aussi à une volonté de lutter contre l’influence culturelle saoudienne exercée sur la jeunesse locale via le salafisme", avance Alexandre Kazerouni, chercheur à l’Ecole normale supérieure et auteur du Miroir des cheikhs : musée et politique dans les principautés du golfe Persique (Puf, 2017).

La Foire internationale du livre de Sharjah a été le fer de lance de cette politique culturelle. Fondée en 1982, elle attire début novembre des milliers d’exposants venus surtout de pays arabes mais aussi d’ailleurs. Ouverte au grand public, elle essaie, notamment depuis 2012, d’attirer les éditeurs étrangers avec un programme professionnel de deux jours. Scouts, agents et éditeurs sont invités tous frais payés. Une aide à la traduction leur est en outre proposée pour tout contrat conclu sur place. La somme est supérieure si le texte est traduit de ou vers l’arabe.

"Il faut dire que cela peut être utile, admet l’éditrice Emmanuelle Collas qui a reçu cette aide pour la traduction de Ziyan d’Hakan Günday (Galaade). Je me garde toutefois de l’accepter systématiquement. Je suis une femme libre, je joue le jeu et je prends le meilleur, mais je suis aussi consciente de leurs intérêts politiques."

Les échanges de droits ont contribué à nous construire "un réseau dans l’édition de plus en plus solide. Surtout, nous construisons des ponts entre les différentes cultures", se félicite la cheikha Bodour Al Qasimi, que Livres Hebdo a pu rencontrer le 18 avril à l’occasion du Salon de la lecture pour la jeunesse de Sharjah, où notre magazine était invité dans le cadre de la politique de communication dont l’émirat accompagne sa stratégie de conquête de l’édition mondiale. Mais d’après plusieurs observateurs, l’intérêt de l’émirat pour l’échange de droits est "purement cosmétique. Sa principale ambition reste la création de son pôle logistique de distribution", nuance un éditeur français qui préfère garder l’anonymat.

Une zone franche

En novembre dernier, la ville de Sharjah a annoncé la création d’une zone franche autour de l’industrie du livre qui présente donc des avantages fiscaux pour attirer les investisseurs. L’établissement propose, sur une surface de 19 000 m2, près de 400 bureaux pour accueillir toutes les entreprises relevant du secteur du livre, comme les maisons d’édition, les distributeurs ou les imprimeurs. Les autorités facilitent la circulation des ouvrages sur le marché local par le biais d’agréments. Gulf Stream, spécialisé dans la jeunesse, a été le premier éditeur français à adhérer au projet. "Nous avons créé une filiale, Gulf Stream Sharjah. Une free-lance et un représentant travaillent pour nous sur place. Nous sommes en passe de développer de nouveaux projets avec un éditeur de Dubai", explique Luc Brossier, président de la maison.

L’éditeur nantais a déjà publié un ouvrage pour enfants sur le musée archéologique de Sharjah qui a été traduit en trois langues. Tiré à 1 500 exemplaires, le titre a uniquement été distribué dans l’émirat mais devrait bientôt arriver en France. "Si nous partageons une même philosophie, la collaboration a été un peu laborieuse, le texte a été contrôlé par les autorités et nous avons dû faire plusieurs allers-retours. Mais je pense qu’on est malgré tout face à un nouveau marché, une opportunité", précise-t-il. La directrice de la maison, Stéphanie Baronchelli, ajoute que "le catalogue de Gulf Stream est indépendant des projets mis en place à Sharjah. Si cette nouvelle aventure peut contribuer à nous apporter un équilibre financier, alors tant mieux."

Une centaine d’éditeurs

D’après la Sharjah Book Authority, instance responsable du secteur de l’édition dans l’émirat, une centaine d’éditeurs seront installés en juin dans cette zone franche, "dont beaucoup d’Italiens", précise le responsable Ahmed Al Ameri. Les acteurs régionaux, notamment les éditeurs égyptiens et libanais, observent de près cette montée en puissance de Sharjah dans le monde de l’édition. "Ils ont investi de manière intelligente, et leur pari peut se révéler gagnant dans une région où le réseau de distribution est inexistant, estime Yasmina Jraissati de l’agence franco-libanaise Raya. Mais on peut aussi craindre un contrôle accru des autorités sur tout ce qui est publié, et donc une perte d’indépendance."

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