Le refus de l'oubli. Cette enquête signée par la journaliste et réalisatrice Safia Kessas et l'historien Fabrice Riceputi révèle le massacre de civils algériens par l'armée française pendant la guerre d'indépendance algérienne. Mais elle prend d'abord racine dans une histoire familiale. En 2019, voyant la mort de son père approcher, Safia Kessas commence des recherches sur le passé de ses parents kabyles. Dans un de ses échanges avec son père, elle comprend que les raisons toujours invoquées jusque-là pour justifier leur exil en Belgique - la misère et la guerre -, « s'enracin[aient] dans une histoire », plus profonde et plus dissimulée, « de dépossession, d'injustice et de résistance silencieuse ». Il lui parle notamment de sa sœur, tuée en bravant un couvre-feu pendant la guerre, à la fin des années 1950. C'est en cherchant à savoir ce qui est précisément arrivé à cette tante que Safia se rend dans les villages kabyles de l'enfance de son père et commence à recueillir des témoignages de -survivants de cette époque. Se dessine alors peu à peu l'histoire qui fait l'objet de cette enquête, publiée en série à l'été 2025 dans Mediapart : le 23 mai 1956, l'armée française a assassiné, violé et humilié des civils algériens dans trois villages kabyles de la vallée de la Soummam en Algérie. Comme beaucoup d'« événements » qui se sont déroulés pendant cette guerre, ces massacres ont été à tel point minimisés par l'armée française qu'ils sont passés dans l'oubli, malgré les tentatives de certains témoins de faire remonter ces informations pour les dénoncer. « En 1956, tous les témoignages faisant état de crimes de l'armée sont discrédités par principe comme "propagande des rebelles" et considérés comme nuls et non avenus », rappellent les deux auteurs de cette enquête. Soixante-dix ans après les faits, ces derniers mettent en lumière ces crimes de guerre et la difficulté à le faire, les colonisateurs ayant tout mis en œuvre pour que leurs actes soient dissimulés, effacés de la mémoire collective et pour rendre les Algériens étrangers à leur propre histoire. « Ce poids du non-dit, ce mur de silence, trouve son origine dans la violence coloniale elle-même, qui a brisé non seulement des vies, mais aussi la capacité à transmettre et à raconter. » Il s'agit ici de redonner aux habitants de la Kabylie et à leur descendance le récit de ce qu'il s'est passé sur leur territoire et dans leurs familles, de l'inscrire dans l'histoire de la guerre coloniale et de permettre à la fois de « demander justice » et de « poser un regard décolonial sur leur propre histoire ». Ce livre rappelle à quel point l'histoire coloniale de la France n'appartient toujours pas au passé. Mais comme l'a confié le sociologue Ali Mekki à Safia Kessas et Fabrice Riceputi pendant leurs recherches, « pour parler, il faut d'abord des oreilles qui écoutent ».
Fabrice Riceputi- Photo © F. RICEPUTIPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Un massacre en Kabylie. Algérie, 1956
La Découverte
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 10 € ; 152 p.
ISBN: 9782348093005

