La vague de la romance qui s'abat sur les lecteurs adultes s'étend également au lectorat jeune. Déclinée sur tous les tons, c'est la romance hivernale qui, cette année, mène le bal. À L'École des loisirs, Malika Ferdkjoukh publie Winter Romances, qui a pour cadre un vieux palace des cimes suisses au moment du Nouvel an. Le Coréen Heo Jinhee publie Il neige sur nos cœurs chez Rageot. Les flocons tombent aussi dans Falling Like Snow de Misty Wilson, enjeu de Gallimard jeunesse.
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Plus printanier est le décor des bords enchanteurs de la Drôme, où se noue un premier amour en vers libres dans À l'ombre des cours d'eau de Lolie Cherbonnel (Didier Jeunesse). Dans la plupart des romances, le narrateur est une narratrice. Signe des temps, les jeunes filles n'ont plus l'exclusivité du genre. Comment reconnaître l'amour lorsqu'on ne l'a jamais connu, se demande le héros de Je ne m'attendais pas à toi de Maxime Gillio chez Albin Michel Jeunesse dans la collection « Teen Romance. » Le concept de « romance » est tellement vampirique qu'il faut le décliner en sous-concepts. Ainsi Albin Michel parle de « clean teen », définition : une romance d'ado émaillée de bons sentiments et sans scène de sexe explicite.
Bonjour, bonsoir de Johanna Schaible (La Partie).- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le gothique se taille lui aussi une belle part et séduit un public de plus en plus jeune, à partir de neuf ans. Ainsi Flammarion Jeunesse publie Enid Enigma de Sonia Elisabetta Corvaglia, une série d'enquêtes gothiques pour les 9-12 ans. Chez Didier Jeunesse Léonor et le fantôme de Sainte Pétunia de Nora Lakehal évoque l'amitié d'une fillette avec un fantôme. Pour un public plus âgé, Son lac de Marine Carteron (Rouergue), à la frontière du young adult, est lui aussi gothique en diable dans cette réécriture de la « Dame du lac » illustrée par Patrick Connan.
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Les sorcières sont lâchées en cette rentrée, comme dans Ricine et la vallée aux sorcières de Raphaël Bodilis (Milan). Partout les créatures fantastiques assaillent le roman. Les animaux jouent un rôle clé, dotés de super pouvoirs dans Sauvages, vol. 1 de Hakon Marcus, enjeu commercial de Pocket Jeunesse. Chez le même éditeur La fille mille-âmes de Vincent Villeminot baigne dans un univers polaire et sauvage où les personnages sont guidés par des animaux-totems. Pour les 9-12 ans, Mélanie Guyard signe le second volet de sa fantasy animalière avec La communauté du marais. Le pacte des plumes (Flammarion Jeunesse).
Rageot, pour les petits lecteurs de huit ans, opte pour la cosy fantasy dans Pattes de velours et pouvoirs magiques de Maïwenn Alix. Enfin, l'« urban fantasy » a, elle, séduit l'éditeur Little Urban avec ce titre qui donne froid dans le dos : Crains que l'ombre ne te croque de Myriam Dahman.
Elijah Betz n'a pas l'moral à Balmoral de Hélène Gloria et illustré par Olivier Chéné (D'eux).- Photo HÉLÈNE GLORIA, OLIVIER CHÉNÉ / D'EUXPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L'imaginaire se taille la part du lion
De façon générale les littératures de l'imaginaire inspirent les catalogues des éditeurs. Thierry Magnier se lance dans une nouvelle collection : « Loupiote ». Elle propose des romans de l'imaginaire illustrés à destination des 9-12 ans, mettant en scène un univers fantastique. Ainsi Pixies de Sandrine Bonini convoque des créatures magiques de la rivière et Minuit, l'heure du goûter de Maureen Desmailles a pour cadre une pâtisserie dirigée par une fée. Chez Gallimard Jeunesse, Philip Pullman signe la fin de la Trilogie de la poussière avec Le champ de roses. Chez Actes Sud Jeunesse Tardigrade. L'enfant du vide de François Faribeault se situe dans un monde où les capacités surhumaines sont la norme.
La rentrée sera une nouvelle fois féministe, mais pas que. Du côté des jeunes filles en fleurs du XVIIe siècle, on signale Ariane et les galants de Chloé Thomas (L'École des loisirs) dont l'héroïne, laide mais vive, rêve de vivre de sa plume et d'être libre. Chez Sarbacane le premier roman d'Agnès Maupré, Six Sirènes, raconte l'histoire d'une adolescente qui se découvre sirène. Au menu : identité, sororité, amitié. Féminisme au futur, cette fois dans Les contes du Haras de la lune par Manon Ardisson (ne cherchez pas, c'est bien la fille de Thierry), qui a pour cadre une société matriarcale dans un monde futuriste.
Mais en fait la nouveauté cette année viendra plutôt de la masculinité. Dans ce registre on note Comme les autres, un roman court de Martin Page chez Rageot, qui sonde le masculinisme et son impact sur les garçons en construction. Le pays des pères de Nicolas Destobbeleire (Gallimard Jeunesse) est un premier roman poignant dans lequel l'auteur raconte comment, après avoir été harcelé à l'école, maltraité par son père, il a sombré dans les milieux d'extrême droite.
D'autres questions sociétales traversent le roman jeunesse. Le harcèlement à l'école commence de plus en plus tôt, si on en croit l'éditeur Syros, qui publie Billie contre-attaque d'Amélie Antoine pour les 6-8 ans. Le monde est noir, très noir, comme dans Une saison sauvage de Jérôme Leroy (Syros), polar urbain sur fond de guerre des gangs. La tyrannie des réseaux sociaux, qui peut aller jusqu'à l'incitation au suicide, est pointée du doigt dans le très fort Jeanne jusqu'à preuve du contraire de Julien Dufresne-Lamy (Actes Sud Jeunesse). L'origine et la différence sont souvent abordées. Chez Rageot Le garçon d'à côté de Grace Ly évoque la question de l'identité et des origines. Même thématique dans le beau La maison en écorce (Albin Muchel Jeunesse) de l'Amérindienne Louise Erdrich.
Malgré un monde qui va mal, l'humour reste indéfectible. Crispy Septembre signe le retour de Claire Castillon chez Gallimard Jeunesse avec ce journal intime d'une ado, ses déboires, ses espoirs. Le roman graphique Tant pis pour les fantômes est un road-trip à la fois bouleversant, drôle et subtil de Myren Duval. On se marre aussi franchement avec Graine de monstre de Marie-Aude Murail et Thomas Baas (Bayard Jeunesse) et avec Chamoumou, un roman désopilant de Colas Gutman et Anouk Ricard (L'École de loisirs).
L'humour et l'amour, les meilleurs remèdes
Les albums de la rentrée glissent eux aussi une bonne dose d'humour dans leurs pages. Ils rient de tout, y compris de nos travers, par exemple notre propension à l'égoïsme. Ainsi dans l'irrésistible L'autre écureuil d'Olivier Tallec (Kaléidoscope), le sciuridé pensait être le seul personnage de l'album alors qu'il doit partager la vedette avec un autre ! Notre faible inclination au partage est raillée dans Si je te donnais la moitié de ma pomme... de Silvia Borando (Les 400 coups). Très drôle aussi, l'album de Jeanne Verlhac à l'illustration innovante qui moque notre difficulté à vivre ensemble Cam et les Ons chez Versant Sud. Elijah Betz n'a pas l'moral à Balmoral d'Hélène Gloria et Oliver Chéné (D'eux), l'histoire d'une vedette punk en panne d'inspiration, est carrément décoiffant.
Eh oui, Elijah a raison, la vie n'est pas toujours drôle. Les petits lecteurs comme les grands se cognent parfois au réel. Les éditeurs leur épargnent cependant les thèmes trop durs ou s'ils les abordent, c'est en douceur. Ainsi à La Partie, Les vagues d'Éléonore Douspis est un album tout en retenue qui évoque le harcèlement scolaire et le rôle décisif de l'amitié. Chez Sarbacane, c'est la vieillesse et la mort d'un vieux renard qui sont convoquées en tendresse dans le lumineux album Le grand voyage de Béatrice Serre et Ana Terral.
Affronter l'adversité
Pour affronter l'adversité, pas de meilleure arme que la confiance en soi. Un thème de prédilection de l'album cette année encore. L'enfant tigre de Michelle Beech (Pastel) parle d'acceptation de soi. Dans Le tour de Tom d'Isabelle Arsenault à La Pastèque, le héros éponyme est convaincu qu'il peut faire du vélo sans petites roues, mais au prix de bien des chutes et des moqueries. Du courage, il en faut aussi quand on est un petit robot abandonné dans une décharge et qu'on ne reconnaît plus le monde d'avant, celui qui nous a vus naître, c'est le thème du Petit robot de Joe Todd Stanton (L'École des loisirs).
Contre le rejet des autres et le sentiment de différence, l'amitié et la solidarité font écran. Ainsi dans L'anniversaire du corbeau bleu signé Juliette Adam et Julien Arnal (Flammarion Jeunesse), un corbeau s'aperçoit qu'il n'est pas seul à fêter le jour de son anniversaire. Se faire aimer ne va pas toujours de soi, mais on y arrive, nous souffle à l'oreille L'ours qui n'aimait pas l'automne de Cécile Elma Roger et Julia Fradin (Seuil Jeunesse).
Les animaux sont les champions toutes catégories des enfants. Ils revêtent toutes les formes. Doudous, comme dans le délicieux Qui a volé doudoulapin ? de Manu Causse et Audrey Defer (Bayard Presse), ou animaux en chair et en os comme dans le documentaire Chats de Gilberte Bourget et Naomi Wilkinson (Marcel et Joachim). Les animaux sauvages ne sont pas en rade. Même captifs d'un zoo et voulant retrouver, non sans mal, la nature dans le rocambolesque L'appel de la nature sauvage de Lionel Tarchala (Sarbacane), qui met en scène une savoureuse cavale.
Les animaux de la ferme peuvent aussi vouloir prendre la clé des champs, comme dans Yvonne, vache libre de Maud Alpi et Charlotte Lemaire (La joie de lire) inspiré d'une histoire vraie. Les animaux entrent parfois en guerre mais pactisent à la fin comme dans Chien bleu et l'esprit des bois de Nadja, qui signe le retour du personnage emblématique du catalogue de L'École des loisirs. Chez MeMo on s'intéresse à l'hibernation avec Mais où vont-ils ? d'Émilie Vast, à l'illustration minimale mais puissante. Les animaux sont aussi de précieux amis au moment de l'endormissement, notamment dans Les veilleurs de nuits de Maurin Fannon (Le Cosmographe). Sombrer dans les bras de Morphée en caressant un pelage ou un plumage, le rêve !
Toucher l'histoire du doigt
Dans le registre des livres tactiles, on signale aussi La vie au bout des doigts de Pénélope chez les Grandes personnes, un livre sur un jardin tout blanc peuplé de papillons colorés, et La surprise de Mimosa de Sophie de Mullenheim et Margaux Grappe (Gallimard jeunesse), qui invite à un tour du monde des anniversaires tout en touchant fourrures et paillettes.
L'habitat et la maison sont scrutés de près en cette rentrée. Le thème donne lieu à la publication de quelques pépites. Si j'habitais de Laëtitia Bourget et Alice Gravier (Les Grandes personnes) met en scène sept paysages, sept manières imaginaires d'habiter en harmonie avec son milieu, de l'igloo à la cabane en passant par le camping-car. Et aussi Maison-Couleurs d'Anaïs Brunet (Didier Jeunesse), qui invite à une déambulation sensorielle d'une pièce à l'autre mais aussi d'une couleur à l'autre.
Cet automne encore, les œuvres sur les livres font florès. Tous déroulent le tapis rouge à la lecture. Vous connaissez les rats de bibliothèque, mais connaissez-vous les souriceaux de librairie ? Une invention de l'autrice libraire Nathalie Wyss dans Mystère chez la libraire, illustré par Julien Martinière (Kaléidoscope). Pascal Bruckner, lui, signe La dévoreuse de livres, illustré par François Ravard, l'histoire d'une petite fille qui se transforme en livre. Notons aussi l'irrévérencieux Toupie. Un livre à dormir debout ! de Julien Baer et Julia Spiers (Kaléidoscope) réussit à rendre passionnant l'histoire d'un bouquin que tout le monde abandonne pour cause d'ennui dans une mise en abyme hilarante.
Pour bien lire, il faut être équipé d'un cerveau. L'éditeur québécois La Pastèque n'a pas reculé devant la publication ambitieuse d'un documentaire sur cet organe complexe et mystérieux, une machine aussi extraordinaire que fragile : Quel chantier ! d'Erik Harvey-Girardet et Stéphane Poirier. Au Seuil Jeunesse, un documentaire alerte sur le danger des écrans avec humour : Qui se cache derrière tes écrans ? de Gary Ghislain et Nicolas Baromme Forges. Réponse : des monstres affublés de drôles de noms. Chez La Martinière Jeunesse, Mai Lan Chapiron sensibilise aux discriminations de tous types, handicap, origine, couleur de peau, genre... dans On est tous différents. Mais le documentaire ne sert pas qu'à apprendre, il peut aussi faire rêver, par exemple à la magie du 7e art dans Cinémagique de Gema Sirvent et Ana Pez (L'agrume), ludique et visuel. Le rêve, comme le livre, n'est-il pas une seconde vie ?


