Il y a plus de 20 ans, Oliver Gallmeister quitte ses fonctions de directeur financier chez Hachette pour fonder sa propre maison d'édition. Un changement de cap pour ce passionné de littérature américaine, qui a tout plaqué sans pour autant renier son passé dans la gestion. « Le fait d'avoir été financier avant d'être éditeur est très utile », souligne-t-il dans cet entretien. S’éloignant de l'image romantique de l'éditeur déconnecté des réalités matérielles, il rappelle que l'édition reste « un métier de flux : flux financier, flux physique, flux d'informations ». Mais si les fondations sont économiques, sa démarche au quotidien, elle, demeure artisanale.
Une économie de la proximité : un éditeur « Blue Collar »
Face à un marché du livre fragile, Gallmeister opte pour une production resserrée : une trentaine de nouveautés adultes par an. Ce choix économique garantit du temps. Le temps pour le livre de s'installer, pour les libraires de le lire, et pour l'équipe de le défendre.
Se définissant lui-même comme un éditeur « Blue Collar » (col bleu), en hommage à l'auteur Craig Johnson qui revendiquait cette identité de travailleur prolétaire, Oliver Gallmeister n'a pas l'intention d'attendre passivement les lecteurs et lectrices derrière son bureau parisien. Son équipe sillonne la France, assurant plus de 150 événements annuels en médiathèques, librairies et festivals.
Une logique de vente « un à un » qui a récemment pris une forme inédite avec l'ouverture d'un pop-up store de deux semaines à Bordeaux, en partenariat avec la librairie La Machine à Lire. Le service éditorial de sa maison s'y est transformé en équipe de libraires, pour rencontrer non seulement les fidèles du catalogue, mais aussi les passants attirés par son logo iconique à la patte de loup et les couvertures colorées. « Je crois qu'il faut aller porter le livre là où sont les gens », résume l'éditeur, conscient que certains lecteurs n'osent pas franchir la porte d'une librairie classique.
La fin des étiquettes pour décloisonner le catalogue
Cet impératif d'accessibilité se traduit aussi par une évolution éditoriale permanente. L'éditeur préfère désormais ne pas s'enfermer dans un genre, en gardant à l’esprit qu’une maison est « un organisme vivant qui évolue ». Exemple ? La publication prochaine d’une fresque fantastique, L'Empire de l'automne de A.S. Tamaki, éloignée de sa zone de confort habituelle. Pour Oliver Gallmeister, l'identité de la maison n'est plus liée à une étiquette, mais à une promesse : « L'aventure, l'évasion, l'émotion ».
« Je suis très sensible aux histoires de famille », confie l’éditeur, qui écarte désormais les romans conceptuels au profit de textes « écrits avec le cœur ». Les succès historiques de son catalogue comme Sukkwan Island de David Vann, Betty de Tiffany McDaniel ou My Absolute Darling de Gabriel Tallent reposent d’ailleurs sur « un point de vue d'adolescent ou d'enfant, porté sur la vie ». Un prisme à travers lequel il donne à lire « l'Amérique des petites gens, l'Amérique des laissés, l'Amérique qu'on ne voit pas forcément à la télé ».
Loin d'avoir épuisé l'immensité du territoire américain et de ses marges, Oliver Gallmeister entend bien continuer à y creuser son sillon. Car, malgré les changements qui animent sa maison, sa quête profonde reste la même : défricher de nouvelles voix américaines en s'appuyant sur le travail de l'ombre d'un réseau de traducteurs et de traductrices indispensables.
