Le sociologue Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS, analyse la position de la lecture publique dans l’évolution des politiques culturelles.
Emmanuel Négrier - La culture, en tant que secteur d’action publique, fait partie, pour l’essentiel, des compétences facultatives exercées par les pouvoirs publics. Même pour les bibliothèques, qui sont une obligation dans plusieurs pays pour les municipalités d’une certaine importance, comme en Espagne, c’est la règle du bon vouloir politique qui s’exerce. La culture est donc en effet menacée en période de restriction budgétaire, puisqu’elle contraint les pouvoirs publics - et singulièrement les collectivités territoriales - à privilégier les compétences obligatoires.
A l’intérieur du champ de la culture, les bibliothèques sont plutôt moins menacées que les autres secteurs. La raison est triple. Premièrement, c’est la dépense culturelle locale qui est la mieux subventionnée par l’Etat. Créer une nouvelle bibliothèque coûte donc beaucoup moins cher à une commune que d’ouvrir une école de musique, un musée ou un théâtre. En deuxième lieu, c’est un domaine que les élus locaux considèrent comme le minimum culturel vital. En troisième lieu, on peut considérer que la présence concrète et la pratique sociale de ces lieux les rendent incontournables, pour peu que les professionnels qui les animent fassent évoluer le service. Si les perspectives sont globalement peu réjouissantes pour la culture, elles sont moins dégradées pour la lecture publique.
Il ne faut pas idéaliser le caractère égalitaire des politiques menées par l’Etat pendant trente ans, avant que la crise ne s’installe. Mais la crise oblige les pouvoirs locaux à moins compter sur les sources fiscales et financières de l’Etat. Elle les conduit logiquement à compter davantage sur des moyens qui sont déjà présents sur leurs territoires. Or ceux-ci sont très inégalement dotés, et très inégalement contraints par les dépenses sociales, éducatives, d’aménagement territorial ou de reconversion économique. Il est donc logique qu’on parle de menace inégalitaire. Cependant, même dans un contexte de crise, qu’est-ce qui empêche l’Etat de se donner une mission de péréquation intelligente ? Rien. V. H.
Emmanuel Négrier est notamment l’auteur de La fin des cultures nationales (La Découverte, 2008).
