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La déception des fêtes

Dirige la librairie La Procure - Jean-Baptiste Passé - La Procure - Photo Olivier Dion

La déception des fêtes

Si les librairies ont été diversement affectées par les mouvements sociaux suivant leur localisation, le bilan des ventes de fin d'année n'est globalement pas à la hauteur des espérances qu'avait fait naî tre l'embellie du marché depuis l'été. _ par

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Par Clarisse Normand
Créé le 09.01.2020 à 22h00

Un an après les manifestations des gilets jaunes, c'est un nouveau coup dur. Les mouvements sociaux visant la réforme des retraites ont affecté, tout au long du mois de décembre, un certain nombre de librairies, en particulier à Paris. Les grèves de transport ont particulièrement frappé les librairies de destination et celles installées dans des quartiers touristiques avec une importante clientèle de passage. A La Procure, Jean-Baptiste Passé évoque « des fêtes gâchées et une grande frustration alors même que l'offre éditoriale était belle ». Selon le directeur des librairies de la chaîne, décembre se solde par « une chute de 24 % dans le principal magasin, rue de Mézières, à Paris (6e), et de 15 % pour l'ensemble des 9 librairies et du site internet. Cette baisse est plus violente encore que l'an passé où elle avait atteint 10 %. Cette année, toutes les journées ont été plombées alors qu'en 2018 il s'agissait surtout des samedis. »

La vitrine de Noël de la librairie Eyrolles.- Photo OLIVIER DION

Toujours à Paris, près des Halles, la librairie de BD Super Héros, pénalisée par l'absence de clients, accuse une dégringolade de 25 % à 30 % en décembre. A l'inverse, des librairies de proximité comme Le comptoir des mots (20e), « ont peu souffert des perturbations », explique son propriétaire, Renny Aupetit. Revendiquant une hausse de 2 % en décembre, le libraire parisien a même le sentiment d'avoir profité de la réduction des déplacements de ses clients. « Au lieu d'effectuer leurs achats à droite à gauche, ils sont restés et ont acheté dans leur quartier », observe-t-il. De même, le délégué général de Canal BD, Bruno Fermier, constate que les librairies de la région parisienne de ce réseau de librairies spécialisées BD ont connu une bonne fin d'année, avec des clients restés sur place.

En province, où l'impact des mouvements sociaux et des grèves de transport a été moindre, les situations sont aussi variables. A Rodez, où d'importants travaux urbains ont pénalisé l'activité du centre-ville, la Maison du livre affiche, pour décembre, « un recul de 10 %, sachant que décembre 2018 était déjà en baisse de 3 % ». En revanche à Rouen, L'Armitière a enregistré une hausse de 5 % de son chiffre d'affaires livres en décembre. « Après un automne très difficile du fait de l'incendie de l'usine de Lubrizol, décembre se révèle bon même si j'espérais un peu mieux par rapport à décembre 2018 qui avait été mauvais du fait des manifestations des gilets jaunes », se félicite son P-DG, Matthieu de Montchalin. A Besançon, Bruno Bachelier, à la tête de Réservoir Books, librairie ouverte en novembre, évoque « un excellent démarrage, avec, en décembre, une activité supérieure de 3 % à nos prévisions ».

Des fins de journée très calmes

Rassemblant les données de 250 librairies qui représenteraient près d'un tiers du chiffre d'affaires de la profession, l'Observatoire de la librairie, créé par le Syndicat de la librairie française, annonce au total une « baisse moyenne de 1,3 % en décembre, qui s'ajoute à celle de 0,4 % enregistrée en décembre 2018 ». Seule la semaine du 17 au 24 décembre se révèle positive, avec une hausse moyenne de 1,8 %. Jusqu'au 24 décembre, la tendance était négative de 0,8 % et la dernière semaine négative de 4,8 %.

Parmi les chaînes, Le Furet du nord affiche une activité globalement étale en décembre. « A Lille, observe Nathalie Deleval, chef de produit livre, les fins de journée surtout étaient très calmes, les gens étaient préoccupés par leur transport pour rentrer chez eux. Mais, entre le 21 et le 24 décembre, il y a eu un rattrapage avec une forte concentration des ventes. » Chez Cultura, Eric Lafraise, chef de produit livre, enregistre « un bon mois de décembre, avec toutefois une activité plus compliqué en région parisienne. » Contactée également, la Fnac, elle, n'a livré aucune information.

Si le contexte aurait pu se révéler favorable au commerce en ligne, la Fédération de la vente à distance estime qu'il n'a pas provoqué de transfert des ventes en magasin vers internet. Pour la période du 5 au 15 décembre, la Févad annonce même un recul d'activité de 4 %, alors que « l'évolution normale des sites leaders est de + 5 % », observe Nathalie Lainé, sa responsable de communication. Pour elle, « les gens n'avaient tout simplement pas la tête à acheter ».

Pour Matthieu de Montchalin, « l'activité des différents circuits de distribution en décembre montre que les librairies ont toute leur place sur le marché du livre car elles apportent un service spécifique que ne peut apporter même Amazon. »

Effet manuels

D'ailleurs, selon l'Observatoire de la librairie, l'année 2019 se solde, pour les librairies indépendantes, par une hausse moyenne de 7,1 %. Certes, il convient de prendre en compte l'important effet de la réforme des manuels dans l'enseignement secondaire. Il a dopé, à hauteur de 23,8 %, les ventes à terme même si, là encore, les situations sont contrastées selon les régions et leur dispositif d'achat des manuels (auprès d'adjudicataires ou des libraires). Mais même hors livres scolaires, la tendance reste positive : les ventes à terme progressent de 0,8 % et les ventes au comptant de 2,6 %. Selon l'observatoire du SLF, l'année a notamment été portée par la BD (+ 7,4 %), la littérature en format poche (+ 5,8 %), la littérature française en grand format (+ 7,2 %), qui a profité d'une très bonne rentrée littéraire et des prix porteurs, ainsi que par les sciences humaines (+ 4,1 %) qui connaissent un important regain d'intérêt (1).

(1) Voir LH 1238, du 8.11.2019, p. 28-30.

09.01 2020

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