Jeunesse : la Chine va-t-elle réduire ses achats de droits? | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 08.09.2017 (mis à jour le 08.09.2017 à 07h32) Etranger

Jeunesse : la Chine va-t-elle réduire ses achats de droits?

Le stand du Bief à la Foire du livre de Pékin, fin août 2017. - Photo FABRICE PIAULT/LH

Alors que la Chine est le premier pays client de l’édition française, l’annonce dans la presse, depuis l’automne 2016, de restrictions de ses achats de droits étrangers dans le secteur jeunesse ralentit de nombreux projets. Mais les éditeurs chinois déploient des trésors d’imagination pour éviter le blocage. Enquête à Pékin.

Il n’y a rien d’officiel, tout est oral", observe un éditeur de Pékin. N’empêche. Par deux fois, à l’automne 2016, puis en mars dernier, des articles sont apparus dans la presse chinoise rendant compte de mesures de restriction des achats de droits étrangers et des importations dans le secteur du livre pour la jeunesse (1). Elles touchent aussi par extension la bande dessinée. Il s’agirait à la fois d’inciter les éditeurs chinois à créer par eux-mêmes et de renforcer le contrôle idéologique sur la production. De nombreux éditeurs chinois admettent avoir reçu des consignes ou des pressions orales. Mais ils évitent le sujet en public. Xu Ge Fei, directrice de la filiale commune Hachette-Phoenix, préfère voir pragmatiquement dans les restrictions "une volonté de redresser la barre après une phase d’inflation des enchères dans les achats de droits. Ça rend le marché plus sain, assure-t-elle. Nous sommes obligés d’acheter un peu moins, mais nous sommes ainsi plus sélectifs, nous réfléchissons mieux à ce que nous achetons."

Le raidissement a pourtant trouvé son paroxysme lors de la dernière Foire de Bologne, en avril. "Il y a eu alors un énorme coup d’arrêt, se souvient Solène Demigneux, fondatrice de l’agence Dakai, devenue la principale vendeuse de droits français en Chine, et qui a fait 80 % de son chiffre d’affaires avec la jeunesse en 2015 et en 2016. Les Chinois sont arrivés à Bologne avec l’idée qu’ils ne pouvaient rien acheter. Certains ont essayé de classer des achats de droits dans la catégorie jeux, sans ISBN, ou sont passés à l’ISSN de la presse." Selon plusieurs témoignages, des éditeurs chinois demandent même à leurs interlocuteurs s’ils peuvent enlever des livres le copyright français, ou même remplacer les noms d’auteurs occidentaux par des noms chinois !

Contrôles et restrictions

Depuis, les affaires ont à peu près repris. "Elles n’ont jamais complètement cessé", précise Solène Demigneux. Mais celle-ci a tout de même prévu "50 % de perte cette année", certes "par rapport à une année 2016 historique", tempère-t-elle. L’offensive des autorités chinoises a surtout provoqué un allongement des délais de mise en œuvre des projets. Si peu d’entre eux sont complètement annulés, la plupart sont retardés. "Les éditeurs s’inquiètent et ont mis des contrats en suspens", constate Dong Yan, directrice générale de Dargaud China, qui continue pourtant à en signer, notamment en bande dessinée adulte où "il y a une demande croissante sur les romans graphiques". D’après Xu Ge Fei, le temps moyen pour obtenir un numéro ISBN pour une traduction s’est allongé "jusqu’à deux mois ou plus" au lieu de deux ou trois semaines.

Les restrictions touchent "beaucoup plus les packageurs privés, auxquels la mesure permet de rappeler leur dépendance vis-à-vis des maisons d’Etat, que les éditeurs publics", observe Solène Demigneux. Pour Dong Yan, "on sent aussi beaucoup plus de contrôle sur les contenus. Les éditeurs chinois regardent beaucoup plus attentivement les livres qu’avant du point de vue de la censure, en particulier pour la bande dessinée adulte."

L’écologie a le vent en poupe

Hachette-Phoenix/DR - Xu Ge Fei, Hachette-Phoenix

Stimulée par les vagues de pollution massives qui touchent toutes les grandes villes chinoises, l’écologie, sous un angle pratique et non politique, est le nouveau créneau en vogue chez les éditeurs chinois. Très engagée dans l’exploration de ce nouveau champ, la directrice de la société commune Hachette-Phoenix, Xu Ge Fei, a prévu un programme global, pour adultes et pour enfants, en achetant notamment les droits de plusieurs titres de la collection "Je passe à l’acte" (Actes Sud). "J’aimerais beaucoup faire du parascolaire dans ce domaine, ajoute l’éditrice. Ici, éduquer un enfant de 6 ans, c’est éduquer six personnes : deux parents et quatre grands-parents."

Si les questions d’environnement étaient encore éditorialement taboues il y a trois ans, "depuis que la Chine a été la première à ratifier la COP 21 fin 2016, il y a une ouverture idéologique", confirme Delphine Halgand, attachée culturelle chargée du livre à l’ambassade de France à Pékin. Pour la COP, l’ambassade avait produit un livret présentant 40 titres français sur l’écologie et l’environnement, et assuré une formation thématique pour 30 traducteurs. Dans la foulée, China Literary and Art Publishing a acquis les droits de 40 titres, dont l’essentiel de ceux du livret. Ils paraissent pour le 4e Mois français de l’environnement, un festival organisé en Chine entre le 16 septembre et le 18 octobre. Citic et Beijing University Press ne sont pas en reste. Social Sciences Academic Press annonce pour juin 2018 l’Histoire du climat depuis l’an mil d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Pour Delphine Halgand, "cela n’aurait pas été possible il y a cinq ans".

2 121

C’est le nombre de cessions de droits des éditeurs français en Chine en 2016, loin devant l’Italie (1 088) et l’Espagne (1 003). Près des deux tiers sont réalisées dans le secteur jeunesse. Source : SNE/Bief

Faisant preuve de trésors d’imagination pour contourner la mise en place plus ou moins implicite de quotas, plusieurs "ateliers privés d’édition" se sont tournés vers des éditeurs publics de régions reculées, pas encore rompues à la vente de numéros ISBN, pour leur en acheter. "Ils élaborent de nouvelles stratégies qui sortent de l’achat de droits pur ; nous mettons en place de nouvelles formes de partenariats", explique Giulia Scandone, responsable des droits chez Auzou. D’une manière générale, "nos interlocuteurs estiment avoir trouvé des solutions", indique Marion Girona, responsable des droits de Fleurus, que le contexte n’a pas empêché d’enchaîner 55 rendez-vous en trois jours à la Foire du livre de Pékin, qui se tenait du 23 au 27 août. De même, après l’abandon de deux projets de contrats au début de l’année, Anne Risaliti (Hatier/Didier Jeunesse), qui vient depuis six ans chaque année à la Foire de Pékin, n’a "pas senti d’impact". Chez Flammarion Illustré, Jana Navratil Manent remarque surtout "une augmentation de la censure et de l’autocensure". Un constat partagé par Florence Giry (Flammarion).

Dans l’attente du 19e congrès

"Tous les éditeurs chinois continuent d’acheter des droits. Tous ralentissent un peu, et tous font plus de création pour donner des gages", résume Carolina Ballester, qui assure pour le compte de la municipalité de Shanghai la coorganisation de la China Children Book Fair (CCBF, novembre) aux côtés de Reed China. Toute la question est de savoir si le durcissement, amorcé il y a plusieurs années, se poursuivra au-delà du 19e congrès du Parti communiste, mi-octobre, dont l’approche exacerbe, comme tous les cinq ans, les tensions politiques. A priori, il est contradictoire avec le souhait des autorités chinoises de voir leur pays occuper des positions significatives et reconnues sur la scène éditoriale mondiale. A l’ambassade de France à Pékin, où l’on indique avoir reçu des autorités chinoises l’assurance "que la Chine resterait ouverte", mais où l’on reste "vigilants", on estime que celles-ci "ont surtout une demande de rééquilibrage des échanges, qui n’est pas nouvelle". Et selon un diplomate, bien qu’elle soit un gros pourvoyeur de droits (2 121 cessions en Chine en 2016, dont près des deux tiers en jeunesse), la France est "considérée éditorialement comme un pays ami". Elle ne serait pas visée directement. Les restrictions toucheraient bien plus la production japonaise, coréenne voire américaine.

(1) Voir notamment notre article du 13.3.2017 sur livreshebdo.fr : http://www.livreshebdo.fr/article/la-chine-veut-restreindre-les-importat....

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