Mauvais sujet. Révélé en 1988 au Dilettante avec un livre au titre emblématique de toute son œuvre à venir, Zone tropicale, Jean-Luc Coatalem, qui fut par ailleurs longtemps journaliste à Géo, est l'un de nos tout meilleurs écrivains voyageurs. Digne héritier d'un Segalen, à qui il a d'ailleurs consacré un fort beau récit (Mes pas vont ailleurs, Stock, 2017). Récompensé de quelques prix littéraires bien mérités, il s'est aussi fait une spécialité des road trips farfelus, dans des contrées impossibles, pour des aventures déraisonnables, contées avec un humour pince-sans-rire et servies par un style d'une grande élégance. Dans ce genre, il a atteint des sommets avec Nouilles froides à Pyongyang (Grasset, 2013), espèce de journal d'un pied nickelé touriste en Corée du Nord.
Ici, c'est le Coatalem romancier qu'on va lire, lequel prête sa plume à son personnage - on n'ose écrire « héros » à propos de ce sale type, mythomane, antipathique, amoral, qui a épousé les causes les plus indéfendables, dont celle de l'OAS, en Algérie, en 1961, ce qui lui vaudra un procès et trois ans de prison -, un certain Ronan Kerven. Brestois de Recouvrance, né dans une famille mi-bretonne du côté paternel (Louis-François, ancien officier, combattant de 14-18 devenu imprimeur, résistant, dénoncé et mort en déportation), mi-bourguignonne du côté maternel. Il possède une maison dans l'Yonne, où il se retirera sur le tard pour se consacrer à la peinture. Il y finira sa pathétique existence - un peu en queue de poisson, d'ailleurs, du point de vue strictement romanesque.
Entre-temps, Ronan, viscéralement instable, se sentant mal-aimé en raison de la mort tout bébé de son frère aîné d'un an, s'est lancé dans les causes les plus implaidables, sous divers pseudonymes : Robin Sirvens à Londres, René Saintonge dans les services secrets en Algérie (il déserte), Romano Gallo à Casablanca, puis Robert Velaine dans la Légion, etc. Chaque fois, il rencontre des femmes attirées par son côté voyou ténébreux, comme Mathilde, à Londres qu'il a mise enceinte et plaquée comme un salaud, Clarisse, une femme mariée de Fès, ou encore l'Indochinoise Linh, une femme de tête et d'affaires qui, elle, finira par le larguer...
Apparemment, cette vie de patachon intéresse quelqu'un de bien renseigné, qui ne veut pas du bien à Ronan Kerven : il se met à recevoir des lettres anonymes, portant chacune ses différents pseudonymes. Jusqu'à une ultime enveloppe, avec son vrai nom. Est-il menacé ? Va-t-il subir la vengeance d'une de ses victimes ? On ne le saura jamais. Car cette intrigue-là, au présent, passe au second plan par rapport au corps du roman, tout en flash-back, mais qui ne sont pas ordonnés de façon chronologique. La construction est virtuose, les ambiances impeccablement rendues, le style sans fioritures. Comme chez Balzac, dont Kerven est un lecteur passionné. L'une de ses rares qualités.
Tête brûlée
Stock
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 20 € ; 240 p.
ISBN: 9782234090422
