Jean-Baptiste Gendarme, lecteur avant tout | Livres Hebdo

Par Jean-Claude Perrier, le 09.02.2018 (mis à jour le 09.02.2018 à 18h21) Edition

Jean-Baptiste Gendarme, lecteur avant tout

Jean-Baptiste Gendarme - Photo OLIVIER DION

L’écrivain publie un nouveau roman après six ans d’absence. Le rédacteur en chef de la revue Décapage dédie son n° 58 à Paul Otchakovsky-Laurens. Et l’éditeur publie ses premiers auteurs chez Anne Carrière.

Bien entendu, rien de tout cela n’a été planifié. Ce n’est pas son genre. Et puis, une telle concomitance aurait supposé, en amont, un sacré travail de marketing, entre trois maisons d’édition différentes ! Mais le si discret Jean-Baptiste Gendarme se retrouve, en ce début d’année, triplement sous le feu des projecteurs littéraires. "Après quinze ans en tant qu’apporteur de projets chez différents éditeurs - Alma, notamment, où il est le "père" d’une génération de romanciers, masculins, jeunes et provinciaux, Thomas Vinau, Arnaud Dudek, Olivier Liron ou Arnaud Modat, mais aussi de Clément Bénech, édité chez Flammarion -, quinze ans de précarité, je suis enfin éditeur "en titre" chez Anne Carrière. J’y publie de la fiction française à raison de sept titres par an." Non point une collection, mais avec quand même une "identité graphique".

Les trois premiers livres paraissent en mars : L’homme sensible, sixième roman d’Eric Paradisi, La B.O. de ma jeunesse, premier roman de son ami Alexis Ferro, déjà auteur dans Décapage, et Werner et les catastrophes naturelles, premier roman de Laura Fredducci. Trois autres suivront en avril.

Le moment opportun

Il y a trois ans, Jean-Baptiste Gendarme, sentant que "c’était le moment opportun" et que les éditeurs étaient désormais "prêts" à accepter ce mode de relation avec les auteurs, y compris de fiction française, a créé l’agence Bibemus ; ses premiers poulains arrivent en librairie, comme Lisa Balavoine, avec Eparse, premier roman remarqué chez JC Lattès. C’est en tant qu’agent, précise Gendarme, qu’il était venu voir Stephen Carrière pour lui présenter des textes de ses auteurs, lequel lui avait alors fait sa proposition de collaboration. Le nouvel éditeur précise encore que leur contrat a été signé avant que la maison d’édition familiale ait été rachetée par le groupe Média-Participations.

En quarantaine

Pour son retour au roman, Jean-Baptiste Gendarme s’intéresse à un homme en grave crise existentielle.

Un soir, Soren prend une curieuse décision : sans rien dire à sa femme, il monte dans sa voiture et part voir son frère Mathurin, hémiplégique en raison d’une sclérose en plaques "atypique", qui vit dans une résidence médicalisée à l’autre bout du pays. Durant le trajet, suivant un procédé filmique magnifié par Claude Sautet dans Les choses de la vie, le lecteur va voir défiler la vie du héros, tandis que lui-même, en proie à une profonde crise existentielle, se livre à une douloureuse introspection. D’ailleurs, dans ce livre, les références cinématographiques abondent : Godard, Lelouch, Sergio Leone, Depardon…

Soren a presque 40 ans. Il est réalisateur de documentaires, marié à Paloma, qui travaille dans la production (c’est comme cela qu’ils se sont connus). Ils ont deux filles, Agathe et Louise. Il traîne un lourd passif familial : un père peu aimant, une mère, puis une belle-mère, décédées, et la maladie grave de son frère. Depuis quelque temps, Soren dévisse : il n’a plus de travail, s’invente des tournages fictifs, dissimulant à Paloma sa précarité professionnelle et financière. Hypocondriaque, pessimiste, il se voit comme un "déclassé", "sacrifié", "perdu". Il est obsédé par les faits divers, vit dans la hantise de Daech.

Au fil des pages et des kilomètres, le tableau s’assombrit encore. On craint que tout cela ne se termine fort mal. On n’en dira pas plus, préservant le suspense voulu par Jean-Baptiste Gendarme pour son retour à la fiction, six ans après Un éclat minuscule. Se confrontant à une réalité des plus difficiles, il a bâti, avec une grande économie de moyens, un roman puissant, dérangeant, d’une noirceur absolue, si contemporain.

La nuit et des poussières de Jean-Baptiste Gendarme, Gallimard, 15 euros, 176 p. En librairie le 8 février. ISBN : 978-2-07-275585-9

L’aventure Décapage

Visiblement heureux, Jean-Baptiste Gendarme confie : "Je suis avant tout un lecteur. Et peu m’importe si l’on ne sait pas que je suis moi-même auteur de romans !" Quatre, La nuit et des poussières compris, parus chez Gallimard depuis Chambre sous oxygène en 2005, à quoi s’ajoutent un recueil de nouvelles et deux ou trois excursions chez d’autres éditeurs. "A l’origine, poursuit-il, je voulais entrer à la Fémis, être réalisateur de cinéma. Mes parents ont préféré que je fasse des lettres. Puis un IUT Métiers du livre. J’ai écrit mon "vrai" premier roman vers 2002, et je l’ai envoyé chez P.O.L. Ça s’appelait Indifférence, et c’était très mauvais. J’ai été soulagé qu’il soit refusé."

Ensuite, il écrit une nouvelle pour sa propre revue, Décapage, où il la publie, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Quelques amis lui conseillent de la développer en roman. Ainsi sont nées les 147 pages de Chambre sous oxygène. "J’ai envoyé vingt manuscrits, obtenu dix-huit refus, se souvient-il. Mais La Table ronde et Gallimard l’ont accepté. Cette maison étant la première à me signer un contrat. Jean-Marie Laclavetine est devenu mon éditeur."

Entre-temps, le jeune homme "qui ne lisait rien" avait découvert la fiction française (son premier auteur : Iegor Gran) et s’était intéressé à "tout ce qui entoure la création : histoire littéraire, biographies, correspondances…" C’est ainsi qu’est née la revue Décapage à Reims, en 2001, fondée par trois copains de fac (Jean-Baptiste Gendarme, 23 ans à l’époque, Erwan Desplanques et Alexis Ferro, déjà nommé), centrée sur les écrivains, l’écriture, et non la critique. Son n° 58, à paraître le 14 février, est dédié à Paul Otchakovsky-Laurens (1).

"Tout le monde, à un moment, a créé une revue", dit le rédacteur en chef historique, pensant à Nimier et à quelques autres. "En fait, j’aurais aimé avoir un groupe de rock. Décapage, c’est mon groupe de rock à moi." Un fanzine à l’origine, longtemps autofinancé, et qui comportait dix pages : "d’où le nom déca-page. Nous n’avons jamais rien voulu "décaper" !"

Plus éditeur qu’écrivain

Aujourd’hui semestrielle et hébergée chez Flammarion depuis 2012 (après quatre ans à La Table ronde), Décapage a su séduire nombre d’auteurs. Certains numéros, cultes, sont épuisés (ainsi le n° 48 consacré à Charles Juliet). Elle est tirée à 1 100 exemplaires environ, compte 200 abonnés fidèles ("Mais on va faire bientôt une campagne", précise le rédacteur en chef). Les autres acheteurs se recrutent en librairie.

"Je me sens plus éditeur qu’écrivain, conclut Jean-Baptiste Gendarme. La revue m’occupe beaucoup. L’édition aussi. Et puis je n’ai pas forcément la matière pour un roman tous les deux ans. Alors, tant pis si le prochain ne paraît que dans dix ans !"

Ce serait dommage. Ce garçon, très impliqué dans notre vie littéraire, au service de ses confrères, est aussi modeste que talentueux.

(1) Décapage, n° 58, Flammarion, 172 p., 16 euros. Mise en vente le 14 février. ISBN 978-2-08-142113-4

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