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Dossier : la jeunesse fait son cinéma

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Dossier : la jeunesse fait son cinéma

De gros scores en fiction, grâce aux adaptations sur grand écran, et le dynamisme des segments de la petite enfance et des activités permettent au livre pour la jeunesse d’afficher une bonne résistance à la crise à la veille du 30e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Mais les éditeurs s’inquiètent d’un marché de plus en plus complexe.

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Par Claude Combet,
Créé le 21.11.2014 à 00h00,
Mis à jour le 21.11.2014 à 10h22

On pourra le mesurer lors du 30e Salon du livre et de la presse jeunesse, du 26 novembre au 1er décembre à Montreuil : l’année 2014 aura été une bonne année pour le livre de jeunesse… grâce au cinéma. Les romans pour les adolescents qui ont été adaptés et dont les déclinaisons en films sont sorties cette année battent des records : 600 000 ventes pour Nos étoiles contraires de John Green, comme pour Divergente de Veronica Roth. Deux millions pour Hunger games (voir notre palmarès des meilleures ventes, page 74). Après Gallimard (Harry Potter), Hachette Jeunesse (Twilight), Bayard (Eragon), Albin Michel (Percy Jackson), c’est au tour de PKJ, avec Hunger games pour la seconde année consécutive et Labyrinthe, et de Nathan Jeunesse, avec Nos étoiles contraires et Divergente, de bénéficier de cet amplificateur de succès. L’Ecole des loisirs pourrait les rejoindre en cette fin d’année grâce à Giver, le film réalisé d’après Le passeur de Lois Lowry, sorti en salle le 29 octobre. Bayard Jeunesse mise pour sa part sur Le septième fils (17 décembre), tiré de la série L’épouvanteur de Joseph Delaney, et, pour les plus jeunes, Michel Lafon attend beaucoup du Paddington programmé le 3 décembre sur les écrans.

"C’est un marché où il faut être plus précis dans l’exécution, plus novateur et plus sérieux dans l’offre."Marianne Durand, Nathan Jeunesse - Photo OLIVIER DION

D’autres événements d’actualité, très différents, ont également placé la littérature de jeunesse sous les feux des médias, et notamment, au printemps, "l’affaire Tous à poil". L’album de Claire Franek et Marc Daniau (Rouergue), stigmatisé par Jean-François Copé, est devenu un best-seller. Dans la foulée, d’autres titres pour la jeunesse ont été attaqués, comme Tango a deux papas, et pourquoi pas ? de Béatrice Boutignon (Le Baron perché), Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? de Thierry Lenain (Nathan Jeunesse) ou La princesse qui n’aimait pas les princes d’Alice Brière-Haquet (Actes Sud Junior). Mais la polémique est retombée comme un soufflé… jusqu’à la reprise cet automne, à la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris, de "Zizi sexuel, l’expo", d’après le guide éponyme de Zep (Glénat).

La fiction jeunesse connaît de bonnes ventes au-delà des adaptations audiovisuelles. Le succès de Nos étoiles contraires a entraîné les autres livres de John Green, que Gallimard a réédités avec à-propos. Le journal d’un dégonflé de Jeff Kinney, qui vient pour la première fois en France cette année pour le Salon de Montreuil, a fêté son million de volumes mis en vente en juin (Seuil). Les quatre Tom Gates (Seuil) dépassent les 100 000 ventes et Les filles au chocolat de Cathy Cassidy (Nathan) en totalisent 230 000. Le secteur joue désormais dans la cour des grands avec ses best-sellers mondiaux, repérés par les scouts et achetés aux enchères. Deux lancements mondiaux ont eu lieu cette rentrée : Endgame de James Frey chez Gallimard Jeunesse et Half bad de Sally Green chez Milan. Même les licences se sont emballées : Violetta, "du jamais-vu, en puissance et en rapidité" selon les éditeurs ; La reine des neiges (Disney), "devenu un phénomène pérenne" ; et Minecraft, issu du célèbre jeu vidéo, à la percée fulgurante chez Gallimard (300 000 ventes pour 4 titres) comme dans le monde entier.

Comme un poisson en Auvergne

"Nous avons commencé en 1989 au lycée, parce que Stéphane et moi, on s’ennuyait. Je racontais des histoires place de Jaude à Clermont-Ferrand et Stéphane peignait dans son atelier : nous souhaitions inventer ensemble", raconte Olivier Belhomme, fondateur il y a vingt-cinq ans avec Stéphane Queyriaux de L’Atelier du poisson soluble. D’emblée, le fonctionnement de la maison d’édition a été artisanal - une association, un spectacle, un premier livre financé par le conseil général du Puy-de-Dôme (le Conte à la confiture, toujours au catalogue) - et son ton décalé pour des albums "singuliers" sous un label surréaliste emprunté à un recueil de poèmes d’André Breton.

Progressivement, Olivier Belhomme et Stéphane Queyriaux, respectivement conteur et graphiste, abandonnent leurs activités pour se consacrer aux douze albums annuels et à leur société devenue une SARL de cinq salariés, qui a réalisé en 2013 un chiffre d’affaires de 480 000 euros. Fort de 170 titres, L’Atelier du poisson soluble reste, toujours au Puy-en-Velay, "un espace de liberté pour les illustrateurs". Ces découvreurs passionnés ont publié Yann Fastier, Delphine Perret, Claire Cantais ou Audrey Calleja (qui signe cette année l’affiche du 30e Salon de Montreuil), ainsi que des livres théoriques et la revue Hors cadres, sur l’album et les littératures graphiques. Militante, la maison d’édition a publié en 2001 Marius, un livre sur l’homoparentalité, raconte aux enfants que Les ogres sont des cons, et s’est drapée de noir en 2011 au Salon de Montreuil pour protester contre la hausse de la TVA. "On a prouvé qu’on pouvait réussir sur la durée en s’amusant avec beaucoup de système D, observe Olivier Belhomme. On voudrait continuer vingt-cinq ans de plus." En 2015, L’Atelier du poisson soluble se perpétue avec la collection "La fabrique de" d’Adèle de Boucherville (sur Olivier Douzou et Claude Ponti), des albums de l’Italien Alessandro Lumare et de Joanna Concejo, et une BD, Hamour noir.

Du roman à la BD

La fiction jeunesse n’inspire pas que le cinéma : la bande dessinée aussi puise des scénarios dans les romans pour adolescents. Une douzaine de nouveaux albums, adaptés de titres à succès pour les jeunes, se retrouvent en librairie cet automne. Les éditeurs présents sur les deux secteurs misent avant tout sur leurs propres best-sellers, qu’il s’agisse de créations ou de traductions. Bayard propose sous son label "BD Kids" Les orangers de Versailles d’Annie Pietri, transposé par Nicolas Digard et Christine Circosta, et Miss Peregrine et les enfants particuliers de l’Américain Ransom Riggs qui signe sa propre adaptation avec Cassandra Jean. Chez Flammarion, Odyssée de Michel Honaker est adapté par Roger Seiter et Thomas Gilbert. Gallimard propose Les royaumes du Nord de Philip Pullman par Stéphane Melchior et Clément Oubrerie, le dessinateur d’Aya de Yopougon. Kennes éditions a tiré des BD de ses deux séries, La vie compliquée de Léa Olivier et L’incroyable histoire de Benoit-Olivier. L’Ecole des loisirs joue la synergie avec sa filiale BD Rue de Sèvres et, après Quatre sœurs de Malika Ferdjoukh en début d’année, vient de mettre en bulles avec Véronique Deiss le Journal d’un chat assassin d’après Anne Fine.

De son côté, Rageot a confié à Glénat le soin d’adapter La quête d’Ewilan de Pierre Bottero par Lylian et Laurence Baldetti. Harrap’s propose en VO les aventures d’Alex Rider, créé par Anthony Horowitz (4 titres parus), et dont on peut lire les romans chez Hachette Jeunesse. Pour 2015, Sarbacane annonce La drôle de vie de Bibow Bradley, et Rue de Sèvres trois adaptations de Marie Desplechin, Christophe Donner et Susie Morgenstern. Tandis que Delcourt avec un Pinocchio et Viviane Hamy avec Le fantôme du petit Marcel ont choisi d’initier aux classiques.

Plus créatif, plus rapide

Ces succès sont-ils les arbres cachant une forêt de ventes moyennes ? Les éditeurs sont inquiets. Pour eux, qui mettent tous leurs espoirs dans la fin de l’année 2014, l’été s’est mal passé. "Cette année a prouvé qu’il pouvait se passer de belles choses, mais c’est un marché où il faut être plus précis dans l’exécution, plus novateur et plus sérieux dans l’offre", estime Marianne Durand, directrice de Nathan Jeunesse. "Il faut réagir plus vite au marché et saisir davantage les tendances, mais c’est aussi grâce aux tendances qu’on peut vendre le reste, renchérit Guillaume Pô, directeur éditorial du pôle jeunesse Fleurus-Mango. Dans le documentaire comme dans l’album, il faut innover, être plus créatif et plus rapide." Pour Sarah Koegler-Jacquet, directrice de Gautier-Languereau-Deux coqs d’or, le marché est "compliqué". "Les licences sont très puissantes mais permettent de le stabiliser dans un contexte économique plus que difficile, précise-t-elle. Le panier moyen du client est en baisse. Les libraires eux-mêmes rationalisent leur gestion : ils cherchent l’équilibre entre ce qui fait le chiffre d’affaires et le soutien à la création." Cependant, juge l’éditrice qui se veut optimiste, "c’est un cycle. Il faut continuer à avancer".

"Il faut se démarquer dans les thématiques ou dans les technologies."Alexandra Bentz, Gründ- Les Livres du dragon d’or - Photo OLIVIER DION

"Bien que nous ayons réimprimé les nouveautés, si on enlève les best-sellers, 2014 est une année difficile" confirme Hélène Wadowski, directrice de Flammarion jeunesse-Père Castor. "C’est un marché qui fonctionne sur la best-sellerisation et sur le nombre de titres. Le fonds baisse de plus en plus et le poche est malmené. L’Education nationale est moins prescriptrice. Les bons titres pour la jeunesse du fonds ne peuvent pas disparaître du marché", s’inquiète la présidente de Gallimard Jeunesse, Hedwige Pasquet. Le fonds représente entre 50 % et 70 % (pour L’Ecole des loisirs) du chiffre d’affaires d’un éditeur. "Nous faisons un travail permanent sur le fonds auprès des libraires avec nos corners, des opérations spéciales comme les "20 ans de Loulou & Cie". Les 50 ans de l’Ecole des loisirs en 2015 seront aussi propices à la remise en place du fonds historique. Cela demande beaucoup d’énergie et un travail de proximité avec les libraires, et exige que les représentants n’aient pas trop de nouveautés à travailler pour avoir du temps pour le défendre", explique Louis Delas, directeur général de L’Ecole des loisirs. Dans cette optique, L’Ecole des loisirs a proposé un nouveau mobilier aux libraires (pour remplacer sa girafe). Flammarion-Père Castor leur a livré 280 meubles permanents.

Réinventer le commercial

Pour sa part, "le poche est un rayon qui a beaucoup souffert, il a subi la concurrence des grands formats, mais aussi la désaffection de la prescription, les nouvelles listes de l’Education nationale étant centrées sur le patrimoine", remarque Cécile Terouanne, directrice d’Hachette Jeunesse Roman, qui compte publier au Livre de poche Jeunesse, aux côtés de ceux d’Hachette Jeunesse et d’Albin Michel Jeunesse, des titres d’autres éditeurs comme Didier Jeunesse, Thierry Magnier, Castelmore ou Sarbacane. Pour défendre à la fois son fonds et le poche, Natacha Derevitsky, directrice éditoriale chez PKJ, va créer en janvier prochain un label, reconnaissable au macaron en couverture, "Trésor de lecture", sous lequel on retrouvera Jean-Claude Mourlevat, Daniel Pennac ou Evelyne Brisou-Pellen. De la même façon, les recueils de plusieurs titres en un fleurissent chez PKJ, comme chez Gallimard Jeunesse avec ses "Folio junior XL".

"On sent les libraires soucieux de leur trésorerie. Mais quand un titre marche, ils réassortissent tout de suite."Frédéric Lavabre, Sarbacane - Photo OLIVIER DION

"On sent les libraires soucieux de leur trésorerie : les mises en place sont plus basses qu’il y a un an et il faut se bagarrer titre à titre. Mais quand un titre marche, les libraires réassortissent tout de suite", note Frédéric Lavabre, fondateur de Sarbacane. "Le fonds souffre, mais un catalogue grand public comme celui de Bayard résiste en librairie ; il est davantage présent en supermarchés et en GSA alors qu’il n’existe plus en hyper. On peut y arriver avec les bons outils et les bonnes équipes. Il faut savoir réinventer le commercial et s’adapter au marché", ajoute Franck Girard, directeur de Bayard éditions et de Milan. "Nous essayons de trouver des solutions commerciales et de soutenir les libraires par des expositions, des vitrines, des signatures", confirme Thierry Magnier, directeur du pôle jeunesse d’Actes Sud.

Bien que le contexte économique ne prête pas à l’optimisme, de nouveaux éditeurs se jettent toujours dans l’aventure. "Nous sommes sur le segment éditorial le plus difficile, celui de l’album, là où il y a le plus de concurrence, mais c’est aussi celui qui nous identifie le mieux auprès des libraires indépendants", justifie Romain Naudin, responsable de Marmaille, créé en début d’année. Dans le même temps, Sarbacane a cédé près de 20 % de son capital à Madrigall. Le Baron perché a été racheté par le holding de Jacques-Marie Laffont, Hoche Communication. "Cela va me permettre de mieux accompagner la collection "Comment parler de… aux enfants" avec laquelle j’avais du mal à toucher les enseignants et les prescripteurs, mais aussi de développer des partenariats avec les musées et les institutions. Je vais pouvoir proposer des opérations en librairie et développer la communication autour d’un livre, ce que j’avais du mal à faire faute de moyens", commente Brigitte Stephan, la directrice éditoriale.

Réservoir d’auteurs

"La jeunesse sait se créer de nouveaux marchés comme le "middle grade" que nous avons développé avec nos romans graphiques."Béatrice Decroix, Seuil jeunesse- La Martinière jeunesse - Photo OLIVIER DION

"Les romans pour ados qu’on vendait à 10 000 ou 12 000 exemplaires ne se vendent plus qu’à 5 000. Les ventes ont diminué de moitié, et seuls se vendent les titres qui sortent du lot", indique Marion Jablonski. Mais la directrice d’Albin Michel Jeunesse "continue de construire le chaînage", avec Oscar le médicus pour les premiers lecteurs de 7-8 ans, Géronimo pour les 8-10 ans, "Witty" pour les 10-12 ans et "Wiz" pour les plus de 12 ans et les plus de 15 ans. "La jeunesse sait se créer de nouveaux marchés comme le "middle grade" que nous avons développé avec nos romans graphiques" constate Béatrice Decroix, directrice du Seuil jeunesse-La Martinière jeunesse. "Cela nous permet d’équilibrer le catalogue, depuis les 8-13 ans jusqu’aux jeunes adultes", souligne Cécile Terouanne, qui a lancé chez Hachette Jeunesse de petits romans très illustrés, comme Gabriel et Gabriel, Camille et compagnie, Moi, Elvis ou Billy Stuart. Sarbacane a gagné son pari avec "Pépix", dont les premiers titres ont dépassé les 10 000 ventes et ont été réimprimés. La fiction illustrée est devenue une tendance lourde, notamment pour les plus jeunes : tous les éditeurs recherchent leur Journal d’un dégonflé qui fera un gros score. Hachette Jeunesse annonce ainsi le premier de la série Le journal d’une toquée, de James Patterson, en avril 2015.

Les éditeurs investissent aussi dans la recherche de nouveaux auteurs français. Gallimard Jeunesse et Hachette Jeunesse ont organisé des concours qui constituent pour eux un réservoir d’auteurs : le premier a publié cet automne le deuxième roman de Christelle Dabos, gagnante, en 2013, du concours du Premier roman jeunesse ; le second a édité la lauréate du Tremplin Black Moon, Emmanuelle de Jesus, dans sa collection "Black moon", et annonce, en février, Gabrielle Massat, arrivée à la deuxième place du concours. Aux côtés d’Endgame, Gallimard Jeunesse a conçu cet automne une rentrée prestigieuse avec Timothée de Fombelle, Anne-Laure Bondoux, Erik L’Homme ou encore Oriane Charpentier. Pour les prochains mois, Hachette Jeunesse Roman propose le premier roman de Yann Rambaud, éducateur spécialisé. Nathan mise sur Vincent Villeminot, l’auteur de Réseau(x), qui revient avec un roman graphique pour les plus de 12 ans. PKJ met à l’honneur Lorris Murail ainsi que sa fille Naïma Murail, Marie Pavlenko et des auteurs pour adultes qui écrivent pour les jeunes comme Gilles Legardinier, Stéphane Michaka et Caryl Férey. Actes Sud Junior attend des textes de Christophe Honoré et Véronique Ovaldé, et Thierry Magnier un nouveau Mikaël Ollivier. "La toute petite faiblesse anglo-saxonne - trop de livres qui se répètent - est une opportunité pour relancer les auteurs français et revaloriser nos signatures écrasées par cette prédominance", fait valoir Marion Jablonski chez Albin Michel Jeunesse.

"Il se passe quelque chose cet automne sur le livre illustré. Fin septembre, nous avons réimprimé deux albums, Le cadeau de la princesse qui avait déjà tout d’Hubert Ben Kemoun et Bonjour, au revoir de Delphine Chedru, observe-t-elle par ailleurs. J’arrive toujours à l’équilibre parce que le catalogue est très ouvert, mais c’est dur de tenir la barre", précise-t-elle. "Les niveaux de mise en place sont plus tendus, en baisse de 10 à 15 %. Mais on continue à réussir à installer ce qui sort de l’ordinaire, qui relève de l’exceptionnel comme Une bible, dans la version de Philippe Lechermeier illustrée par Rébecca Dautremener. Les libraires ont des coups de cœur, prennent des risques, mais c’est plus difficile sur le cœur de métier", constate, chez Gautier-Languereau-Deux coqs d’or, Sarah Koegler-Jacquet. "Même si les gens hésitent davantage à acheter, on n’a pas eu envie de lâcher sur les livres chers ou haut de gamme. On a misé sur des ouvrages sophistiqués ou sur une fabrication spécifique qui peuvent plaire à plusieurs tranches d’âge. La coque en plastique rose de Vive les filles ! a augmenté sa mise en place de 30 %. Le livre doit séduire avant d’être lu", renchérit Christophe Tranchant, directeur éditorial de Milan, pour lequel l’enjeu se situe sur le visuel et le packaging, même "si on continue à travailler le contenu".

Se démarquer

Dans un marché où l’offre est abondante, pour ne pas dire pléthorique, les éditeurs doivent se démarquer, être inventifs sur le contenu ou la forme. "C’est le concept éditorial, la fabrication, le graphisme qui comptent ; on n’a pas forcément besoin d’ajouter un objet. Mais il faut faire plus d’efforts pour séduire le client, qui est très attentif à la façon dont il dépense son argent", précise Sarah Koegler-Jacquet. Hélium mise sur quatre pop-ups qui ont fait l’identité de la maison, dont Le livre des jouets de papier de Gérard Lo Monaco et un pop-up sur la Fondation Louis Vuitton, qui vient d’ouvrir. A Paris, La Martinière Jeunesse-Seuil Jeunesse est en rupture de stock de La grande traversée, qui s’anime avec une loupe. Les éditeurs étrangers se l’arrachent. Créations, inventivité, livres-objets ou ouvrages spectaculaires marchent aussi à l’international. Dans ce contexte économique, les cessions sont devenues cruciales. Le titre Une bible chez Gautier-Languereau a été imprimé pour cinq pays (France, Italie, Espagne, Allemagne et Pays-Bas). Les pop-ups d’Anouck Boisrobert et Louis Rigaud chez Hélium sont attendus par les éditeurs étrangers : ils sont treize à avoir acheté Dans la forêt du paresseux et huit pour Océano, tandis que leur Popville atteint 300 000 ventes à l’étranger.

Au sein du secteur jeunesse, l’éveil, la petite enfance, les activités et loisirs se portent bien. Gallimard Jeunesse a lancé une gamme de livres de naissance très raffinée (5 titres), et la Fnac deux collections pour les petits en exclusivité dans ses magasins et sur son site. Nathan Jeunesse annonce pour janvier des "Bébés T’choupi", des tout-cartons "tout doux, aux couleurs comme des dragées retravaillées par Thierry Courtin", et Seuil Jeunesse une collection pour les 0-3 ans signée Thierry Dedieu, "Bon pour les bébés", testée depuis six mois dans les crèches. Les imagiers sonores de Marion Billet (Gallimard Jeunesse) ont fait des petits : chez Gründ avec les comptines et chansons, chez Gautier-Languereau-Deux coqs d’or (12 000 ventes), chez Gallimard Jeunesse encore, qui a inauguré avec Paco un nouveau procédé. "Il faut se démarquer dans les thématiques ou dans les technologies", insiste Alexandra Bentz, directrice de la jeunesse Gründ-Les Livres du dragon d’or, qui proposera l’an prochain des livres sonores enregistrables.

Pour les activités, les éditeurs jouent la carte de l’aménagement des rythmes scolaires et "le moment de calme" pratiqué dans les classes. "L’atelier du calme" chez Gautier-Languereau-Deux coqs d’or, dont les premiers titres ont été mis en place à 15 000 exemplaires, deviendra un véritable label en 2015. Chez Gründ, ce sera "Temps calme". La collection "Ma malle à…", qui va des origamis aux rainbow looms, chez Fleurus, a été réimprimée (17 000 exemplaires vendus au titre). "C’est un phénomène qui devrait durer jusqu’à Noël. En deux ans, nous en avons vendu plus de 200 000 exemplaires", précise Guillaume Pô, directeur d’édition du nouveau pôle jeunesse Fleurus-Mango. Pour lui, "les résultats sont bons parce que les livres intéressent autant les enfants que les adultes et parce que l’été a été pluvieux".

Coloriages et stickers font un raz-de-marée, notamment chez Usborne, si bien que les héros des petits comme Mouk (Albin Michel Jeunesse) ou les succès de librairie Le livre qui t'explique enfin tout sur les parents (Nathan Jeunesse) et Paris en s’amusant (Le Baron perché, décliné avec les musées ou les expositions) ont leur cahier d’activités ou de jeux. Milan annonce pour 2015 toute une gamme autour des "copains", "afin d’étendre et de faire rayonner la marque dans d’autres rayons". Gallimard se risque sur le créneau avec des stickers "Premières découvertes" et des stickers réalisés par Marion Billet. "Il faut adapter nos parutions en fonction de l’actualité en librairie : les petits prix en janvier-février, les activités, jeux, autocollants pour les vacances scolaires, les apprentissages fin août", recommande Christophe Tranchant.

Pitié pour le doc

Le documentaire reste le secteur qui souffre le plus. Pourtant, note Guillaume Pô, "le documentaire pour les 6-10 ans se maintient car à cet âge, on utilise toujours le livre comme source d’information". L’éditeur propose donc des documents enrichis, à mi-chemin entre l’activité et le documentaire comme la collection "A construire" ou "Kit et doc" avec des squelettes de dinosaures. "Le contenu est toujours aussi sérieux, mais l’approche en est plus ludique comme dans la collection "Cherche et trouve" qu’on a développée sur l’histoire et les sciences", ajoute-t-il. "On a réinvesti le documentaire en jouant sur l’exceptionnel, l’interactivité", précise Christophe Tranchant, qui juge toutefois que le livre se "gamifie".

En numérique, les ventes se font essentiellement sur le segment adolescents et jeunes adultes. "Les ventes numériques de Sublimes créatures, qui a été adapté au cinéma, représentent 8 % des ventes totales, mais c’est vrai des titres romance et même de tous les titres de la collection "Black Moon"", pointe Cécile Terouanne. Marianne Durand confirme 8 % de ventes numériques pour Divergente, tandis que Natacha Derevitsky annonce 200 000 ventes numériques pour Hunger games, soit 10 % des ventes totales.

Les éditeurs pour la jeunesse s’intéressent toujours aux nouvelles technologies. Aux côtés d’un Endgame chez Gallimard Jeunesse, qui s’appuie sur les réseaux sociaux et autres ressources du Net pour proposer des suppléments au livre, notamment une nouvelle numérique chaque mois, "le concept bimédia s’installe doucement", constate Marianne Durand, en présentant Dokéo, la vie connectée, réalisé en partenariat avec la Cité des sciences à Paris : les flashs donnent accès à douze vidéos où Joël de Rosnay explique les sciences. L’éditeur travaille aussi à un concept spécifique numérique pour ses "Questions-réponses", "inspiré de la presse numérique et du jeu". "On travaille beaucoup sur le rapport entre l’écran et le contenu, on s’interroge sur la recherche d’information dans le numérique", précise Marianne Durand, qui annonce une application Mon encyclopédie Dokéo pour les 4-8 ans, née de l’expérience des livres et des jeux Nathan, qui sera préinstallée sur les tablettes Gulli à Noël et sur la tablette Fnac kids. Albin Michel Jeunesse travaille à plusieurs projets qui doivent paraître avant Noël : livre numérique enrichi pour le nouveau Benjamin Lacombe autour des Superhéros ; huit titres des Petits débrouillards au format ePub3 ; et la numérisation des albums en poche "Panda poche" au prix du papier (5,50 euros). Thierry Magnier lance une version ePub de Quelles couleurs ! de Régis Lejonc.

En 2015, Gautier-Languereau fêtera ses 150 ans à la fin de l’année et les 110 ans de Bécassine dès février avec un inédit, de petites histoires tirées de La semaine de Suzette et la réédition de Bécassine, la légende du siècle, indisponible depuis six ans. L’Ecole des loisirs, elle, lancera la semaine prochaine à Montreuil le coup d’envoi des festivités de ses 50 ans, qui se déploieront pendant toute l’année 2015. La jeunesse sait aussi durer.

L’édition jeunesse en chiffres

La production

source : Livres hebdo/Electre - Nouveautés et nouvelles éditions

Dopée par l’offre en activités et jeux (+ 58 %), la production de titres pour la jeunesse a franchi pour la première fois en 2013 la barre des 10 000, avec 10 503 nouveautés et nouvelles éditions (+ 5,4 %). Fiction (+ 6 %) et documentaire (+ 2 %) progressent aussi, alors que l’éveil marque le pas (- 4 %).

*A partir de 2012, Electre a changé la répartition entre fiction et éveil.

Les ventes

Source : Livres hebdo/I+C - Évolution du chiffre d’affaires en euros courants à un an d’intervalle

Même à un niveau inférieur à celui des années précédentes, les ventes de livres pour la jeunesse connaissent toujours une évolution plus favorable que celle du marché du livre dans son ensemble. Après une progression de 0,5 % en 2013, elles continuent de bénéficier en 2014 d’une croissance légèrement positive.

Les principaux éditeurs

Source : ipsos - en nombre d’exemplaires vendus entre octobre 2013 et septembre 2014

Dans un secteur du livre pour la jeunesse marqué par la présence d’un très grand nombre d’intervenants, Hachette, Editis, Madrigall et Bayard assurent plus de la moitié des ventes, évaluées par Ipsos à 58,7 millions d’exemplaires pour un chiffre d’affaires de 469 millions d’euros.

Christian Bruel sans totem ni tabou

Un livre publié aux éditions du Cercle de la librairie restitue le parcours de l’auteur-éditeur, fondateur du Sourire qui mord et d’Etre éditions, qui a marqué l’histoire du livre de jeunesse par son engagement.

"Je considère la publication de presque tous nos livres comme des actes profondément politiques."Christian Bruel - Photo OLIVIER DION

Un contexte - celui de l’après-68 - et une volonté - s’adresser aux enfants sans mièvrerie, avec des images à la fois poétiques et dérangeantes - sont à l’origine de l’aventure singulière du Sourire qui mord, retracée dans l’ouvrage collectif Christian Bruel, auteur-éditeur, une politique de l’album. Du Sourire qui mord à Etre éditions (1976-2011), dirigé par Dominique Perrin et Anne-Marie Mercier-Faivre (éditions du Cercle de la librairie). Les deux universitaires, respectivement maître de conférences et professeure à l’université Lyon-1, entendent mettre en lumière un "parcours inédit dans le champ de la littérature pour la jeunesse française". Dans un entretien avec Dominique Perrin qui figure dans l’ouvrage, Christian Bruel explique : "Si on met de côté quelques livres où la dimension ludique, légère et facétieuse l’emporte, je considère la publication de presque tous nos livres comme des actes profondément politiques en ce sens qu’ils sont des propositions de résistance à l’ordre des choses et que loin d’indiquer une ligne, ils font confiance aux lecteurs considérés comme complices et suscitent un abord critique. C’est sans doute en cela que le politique et l’artistique peuvent aller d’un même pas."

Né du collectif Pour un autre merveilleux et de l’agence Im-média, le Sourire qui mord - "un nom dénonçant la mièvrerie ambiante" -, s’est située d’emblée comme une maison avant-gardiste, engagée, publiant des "livres différents". Paru en 1976, le premier album, Julie qui avait une ombre de garçon, de Christian Bruel, Anne Bozellec et Anne Galland, en posait les fondamentaux, soulignés par Caroline Hoinville dans le livre : "l’abolition de la frontière enfant-adulte, l’exaltation de la réflexion et de l’imagination, le refus des stéréotypes et autres tabous". Après 58 titres illustrés par Nicole Claveloux, Nikolaus Heidelbach ou Katy Couprie, l’aventure s’arrête en 1996 au terme d’une période (1985-1995) passée sous l’aile de Gallimard Jeunesse, alors dirigé par Pierre Marchand. Etre éditions succède, de 1997 à 2011, au Sourire qui mort, pour 73 titres publiés sous le slogan "Des albums à partager qui craquent entre dents de lait et dents de sagesse"… Ces deux aventures ont durablement marqué l’édition pour la jeunesse. Plusieurs titres édités par Christian Bruel ont été salués par des prix littéraires (prix Sorcières 1999 et prix Pitchou 2000 pour Alboum ; Bologna Ragazzi 2004 pour La grande question ; prix de l’album de la Foire de Francfort pour Hänsel et Gretel). Certains titres ont été repris aux éditions Thierry Magnier.

La deuxième partie du livre est consacrée à Christian Bruel auteur, car "lire un album de Christian Bruel, c’est faire l’expérience de l’étrange, construire un sens ou plutôt des sens, toujours provisoires : il y a toujours de l’"encore !" lorsqu’on ferme le livre. La lecture est sans fin, jamais achevée, souligne Anne-Marie Mercier-Faivre. Ce qui importe, c’est le parcours, le détour, l’interrogation". L’ouvrage explore ses grands thèmes : le jeu à travers le personnage qui empile des objets dans Alboum ; le corps dans Les chatouilles ; les familles avec L’heure des parents, où l’on croise notamment des familles monoparentales ; l’identité et la question du genre avec Jérémie du bord de mer.

Dans le dictionnaire chronologique final, les membres du groupe de recherche et de formation Pralije (Pratiques de la littérature et jeunesse) de l’université Lyon-1 se livrent à une analyse titre par titre de 50 livres publiés, depuis Julie qui avait une ombre de garçon jusqu’à Ro-Bo-Cou-Tro, en passant par Liberté nounours, Un jour de lessive ou l’expérimental "photo-roman", La mémoire des scorpions. "Pour écrire ce livre, nous avons "travaillé", nous avons joué, discuté et parfois disputé. Peut-on le dire : nous nous sommes bien amusés. Nous avons lu et relu, été sans cesse surpris par les méandres du sens, emboîtements, clins d’œil, citations, mises en abyme… et aussi réenchantés par ce qui nous parlait de l’humain et de façons d’être au monde", concluent les auteurs.

Christian Bruel, auteur-éditeur, une politique de l’album. Du Sourire qui mord à Etre éditions (1976-2011), sous la direction de Dominique Perrin et Anne-Marie Mercier-Faivre, éditions du Cercle de la librairie, 39 €.

La littérature jeunesse, pourquoi pas le 10e art ?

Faut-il chercher à faire reconnaître la littérature pour la jeunesse comme un art ? Plusieurs expertes réagissent à la proposition lancée par la directrice du Salon de Montreuil, Sylvie Vassallo.

Sylvie Vassallo - Photo OLIVIER DION

Pour fêter dignement le 30e anniversaire du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, sa directrice, Sylvie Vassallo, a lancé l’idée que "la littérature pour la jeunesse doit être reconnue comme le dixième art". Pour justifier sa proposition, la manifestation met en avant des artistes prestigieux dans sa grande exposition "Passages", qui réunit Quentin Blake, Blexbolex, Serge Bloch, Carll Cneut, Philippe Corentin, Wolf Erlbruch, Elzbieta, Jean-François Martin et Kveta Pacovska. "La mise en proximité de ces univers, donnant à voir la pluralité de leurs œuvres, offre un kaléidoscope sur la permanence, les mutations, les connivences ou les spécificités d’un art qui possède une dimension esthétique et narrative qui n’est plus à démontrer", estime Sylvie Vassallo. Pour les éditeurs et les acteurs du secteur, la créativité, l’inventivité, la qualité des auteurs et illustrateurs ne font pas de doute. Mais ils reconnaissent que la littérature de jeunesse peine à trouver une reconnaissance et le label "10e art" pourrait en être une. Verbatim.

Sylvie Vassallo : "Une grammaire spécifique"

D’après la directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, "la littérature de jeunesse a trouvé son public mais ce n’est pas un art pour tout le monde. La polémique sur Tous à poil ! a montré qu’il y a un malentendu sur son statut littéraire. Certains imaginent qu’elle est un lieu de transmission des savoirs, d’éducation, de morale. Proclamer que cette littérature pour la jeunesse a le statut d’art avec tout ce que cela signifie de liberté, de création, de recherche, d’appel à l’imaginaire est important. C’est bien le premier art auxquels les enfants ont accès, un art démocratique de surcroît. Nous revendiquons la nécessité absolue de permettre aux enfants de raconter des histoires et d’appréhender l’autre et le monde. C’est encore plus évident pour l’illustration : c’est parce qu’on s’adresse aux enfants que la place de l’image est aussi forte. S’y ajoute une grammaire spécifique, une forme narrative, un rapport inédit, un dialogue entre le texte et l’image. Dans l’exposition, Elzbieta dit : "Enfant et artiste habitent dans le même pays. C’est une contrée sans frontières, un lieu de transformation et de métamorphose." Il y a bien quelque chose dans la littérature pour enfants qui n’appartient pas au reste de la littérature."

Emmanuelle Martinat-Dupré : "Deux esthétiques, plastique et littéraire"

Pour la responsable scientifique du musée de l’Illustration jeunesse de Moulins, "l’illustration pour la jeunesse est un art appliqué à part entière. La littérature de jeunesse instaure un dialogue entre cet art appliqué et le texte, entre deux esthétiques, plastique et littéraire. Par l’intérêt que les chercheurs, les universitaires mais aussi le grand public lui portent, par les donations qu’il reçoit, par les contacts qu’il a noués à l’étranger et la consécration dont il fait l’objet, le musée de l’Illustration jeunesse, qui fêtera ses dix ans en 2015, a-t-il besoin d’un label ? Mais le fait de se poser la question est déjà positif, et démontre qu’on est arrivé à un point de maturité. Le label "10e art" pourrait donner davantage de moyens et d’éclairages sur la littérature pour la jeunesse. Il pourrait nous aider à constituer une mémoire, à imaginer des plans de conservation partagée intelligents et nous amener à une réflexion d’ensemble sur les moyens de préserver cette littérature, comment la valoriser et la transmettre."

Marie-Thérèse Devèze : "Une œuvre qui obéit à un processus artistique"

La directrice de la galerie L’Art à la page juge "évident que la littérature de jeunesse est un art". Elle explique : "Nous exposons depuis vingt-cinq ans dans la galerie. Pour preuve, je ne parle pas d’illustrateurs mais d’artistes qui travaillent pour le livre, car ils ont une œuvre, qui évolue, qui est matière à réflexion, qui obéit à un processus artistique. En vingt-cinq ans, l’édition s’est ouverte, tandis que la création contemporaine est arrivée à maturité. Il y a davantage de zones de liberté pour les jeunes artistes qui souhaitent travailler pour le livre. Il y a des œuvres qui marquent, des points et des techniques très variées, et des publications très intéressantes. La période est très riche. L’illustration n’illustre pas, elle donne un point de vue et ouvre un double champ de lecture, tandis que le texte apporte une réflexion : le livre est un ensemble, un tout. Je revendique le 10e art sans problème."

Nelly Chabrol Gagne : "Des idées concrètes pour faire avancer cette cause"

Selon la maître de conférences à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, coresponsable du master de création éditoriale des littératures générales et de jeunesse, "c’est un combat quotidien que d’imposer la littérature de jeunesse à l’université. Pour certains, la littérature de jeunesse, ce n’est pas de la littérature, ce sont des livres pour enfants. Il nous a fallu dix ans pour ouvrir les parcours édition et littérature de jeunesse dans le département lettres de l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, en septembre 2013. La littérature de jeunesse, un 10e art, j’ai envie de dire : pourquoi pas ? Mais il y a au moins une dizaine de postulants pour cette dixième place, dont les arts numériques ; et la littérature occupe déjà la cinquième place. Mais j’ai des idées concrètes pour faire avancer cette cause : il faut une labellisation ; un prix Nobel Jeunesse, voire un Goncourt, un Médicis, un Renaudot… ; une Fête de la littérature jeunesse de toute urgence [le CNL y travaille, NDLR] ; des initiatives locales comme des résidences d’artistes jeunesse ; et surtout un plan de formation aux niveaux national et européen."

Christelle Doyelle : "Incontestablement un art éditorial"

L’éditrice d’art chez Pyramyd éditions estime : "Le livre de jeunesse obéit aux mêmes préoccupations du rapport texte-image et de la mise en valeur de l’image que le livre d’art ou de graphisme pour adultes. Pour lancer notre collection d’activités pour les jeunes autour du street art, "Black color book", nous avons utilisé notre expertise autour de l’art et de l’artiste, que nous avons appliquée à un public différent de notre public habituel. La littérature jeunesse est plus innovante et ose plus de choses que celle pour d’autres publics, notamment dans les formes et en termes de fabrication. Je ne sais pas si l’édition de jeunesse est un art, mais faire des livres est un art, alors c’est incontestablement un art éditorial."

Delphine Beccaria : "Il n’y a pas besoin de défendre l’idée, c’est une réalité"

La libraire à La Sardine à lire ne se pose même pas la question : "La littérature de jeunesse n’est pas un art, elle est. Il n’y a pas besoin de défendre l’idée, c’est une réalité. Le graphisme, c’est de l’art, le texte, c’est de la littérature. Elle répond à un bel équilibre entre le texte, l’image et l’objet-livre. Il y a de vrais chefs-d’œuvre, de grands illustrateurs, qui ont eu des maîtres : la littérature de jeunesse appartient au patrimoine mondial. Cet automne encore, on a des pépites dans nos librairies comme Bonjour d’Anne Brugni ou La chambre du lion d’Adrien Parlange… C’est la raison pour laquelle je suis libraire."

Meilleures ventes jeunesse : vive le cinéma !

Le cinéma triomphe dans le palmarès Ipsos/Livres Hebdo des meilleures ventes de fiction jeunesse. Nos étoiles contraires de John Green (Nathan Jeunesse) - l’histoire d’Hazel, 16 ans, atteinte d’un cancer -, adapté par Josh Boone et sorti sur les écrans français le 20 août, suscite un véritable raz-de-marée avec 600 000 ventes depuis sa parution (elles étaient de 150 000 avant l’été). Chez le même éditeur, la trilogie dystopique Divergente de Veronica Roth, dont le premier volet réalisé par Neil Burger est sorti au cinéma en avril, atteint aussi 600 000 ventes et prend les 2e, 3e et 4e places du palmarès.

On retrouve également au classement les trois volumes d’Hunger games, de Suzanne Collins (PKJ), dont le troisième film sort le 19 novembre, et Le labyrinthe, premier tome de la trilogie de James Dashner, L’épreuve (PKJ), dont l’adaptation réalisée par Wes Ball est sur les écrans depuis le 15 octobre. Enfin, La cité des ténèbres, de Cassandra Clare (PKJ), a aussi bénéficié d’un film d’Harald Zwart apparu dans les salles françaises en 2013 sous le titre Themortal instruments, et se retrouve en 24e, 29e et 31e positions.

A leurs côtés dans le palmarès, les héros résistent bien. Ainsi Violetta (Hachette Jeunesse), l’héroïne des petites filles et d’une série télévisée argentine (3 titres) ; Greg, héros du Journal d’un dégonflé, imaginé par Jeff Kinney, qui reste un long-seller (Seuil Jeunesse, 7 titres) ; ou Lesfilles au chocolat, de Cathy Cassidy (Nathan Jeunesse, 4 titres).

Nos étoiles contraires, Divergente et Les filles au chocolat font de Nathan Jeunesse le 2e éditeur dans le classement des meilleures ventes de l’année avec 8 titres. Il se place derrière PKJ, leader pour la troisième année consécutive avec Hunger games, L’épreuve et autres Cité des ténèbres (12 titres au total). Seuil Jeunesse s’inscrit au 3e rang (7 titres).


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