La clé des songes. Ah, le rêve... Il fait songer depuis la nuit des temps. Un vrai cauchemar pour les poètes, les philosophes, les physiologistes et bien sûr les psychanalystes. C'est d'ailleurs par lui que tout a -commencé, avec Freud et son Interprétation du rêve, sa Traumdeutung, en 1899. Deborah Gutermann-Jacquet revient sur tout cela dans Le désir de dormir, essai moiré, finement tissé et brillamment inspiré. Après un doctorat en histoire en 2010, la psychanalyste a poursuivi ses recherches sur le langage, les normes sociales et les genres. Membre de l'École de la cause freudienne, elle est directrice de la revue Ornicar et maîtresse de conférences à l'université de Paris 8. Elle baigne donc dans cet univers où l'on interroge autant qu'on écoute.
Ici, c'est surtout Lacan, et son « Improvisation désir de mort, rêve et réveil », qui est le point de départ de sa réflexion sur nos vies paradoxales. À l'origine, il y a la question que posa Catherine Millot, une jeune disciple, en 1974 : « Le désir de mort est-il à situer du côté du désir de dormir ou du désir de réveil ? » Le maître réfléchit, tire sur son cigare tordu, le fameux Culebra, puis se lance : « On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves. La mort est un rêve, entre autres rêves qui perpétuent la vie, celui de séjourner dans le mythique. C'est du côté du réveil que se situe la mort. » Autrement dit, la vie est un songe, et le réveil total, c'est la mort. Pour Lacan, nous vivons parce que nous sommeillons.
Deborah Gutermann-Jacquet explore ce paradoxe en interrogeant Freud, des neuroscientifiques, mais surtout des écrivains. Qu'ont-ils pensé ? Qu'ont-ils imaginé ? « Mourir, dormir, rêver peut-être », annonce Hamlet. Tout est posé avec la distinction entre le sommeil et le rêve. Le dormeur est livré aux caprices de la nuit, sans destination. Le rêve protège le sommeil. Il en est la trace éphémère. « Le désir de dormir est une défense puissante, un barrage contre le réel, mais le sommeil peut se faire réel lui-même, non seulement parce qu'il est énigmatique, mais aussi parce qu'il en amplifie parfois l'écho. »
Pour sortir du labyrinthe lacanien, Deborah Gutermann-Jacquet prend la fiction pour fil d'Ariane. En compagnie de nombreux auteurs, elle fait le tour des différentes manières de se mouvoir dans cet « espace équivoque du sommeil ». On croise Virginia Woolf ou Cesare Pavese pour leur vision d'une mort qui rend la vie supportable, l'Homme qui dort de Perec, la rêverie qui irrigue l'œuvre de Pessoa, mais aussi Proust, Sollers, Michaux. La richesse de cette thématique l'entraîne jusque chez les poètes, ceux qui ont fait du rêve une seconde vie comme Nerval, ceux qui ont raconté les morts-vivants comme Poe ou ceux qui ne se réveillent jamais comme Shakespeare.
Comme dans la célèbre scène d'Alphaville de Godard, cette clé des songes ouvre plein de portes. Et ce Désir de dormir provoque une irrépressible envie de lire.
Le désir de dormir
Seuil
Tirage: 1 200 ex.
Prix: 21 € ; 216 p.
ISBN: 9782021632910
