BookExpo: l’Amérique riquiqui | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 08.06.2018 (mis à jour le 08.06.2018 à 07h55) États-Unis

BookExpo: l’Amérique riquiqui

Photo FABRICE PIAULT/LH

Du 30 mai au 1er juin à New York, les éditeurs français et européens ont essuyé les plâtres de la toute nouvelle New York Rights Fair, tandis que la foire professionnelle nationale, BookExpo, à la tête de laquelle Reed vient de nommer un expert en causes désespérées, est apparue plus affaiblie que jamais.

Les Etats-Unis pourront-ils retrouver une puissante foire professionnelle du livre? Nommé il y a tout juste six mois à la tête de BookExpo, Ed Several y croit. A l’ouverture de la manifestation, mercredi 30 mai à New York, devant quelque 250 professionnels venus pour le discours très attendu du président fondateur de la chaîne de librairies Barnes & Noble, Len Riggio, le voilà soudain bras levés, s’exclamant avec conviction: "Bienvenue dans un BookExpo réinventé !" A quelques mètres cependant, les ouvriers qui s’affairent à l’aménagement des lieux démentent l’enthousiasme de ce spécialiste en redressement de manifestations en difficulté. Les trois quarts de BookExpo ne sont encore qu’un vaste chantier que les caristes sillonnent entre les stands en construction, les rouleaux de moquette à dérouler, le mobilier entassé, les cartons de livres et de plaquettes à déballer.

"Nous devons travailler avec les exposants pour réinventer BookExpo et concevoir une vraie foire B2B, bien distincte du festival grand public que constitue BookCon." Ed Several, BookExpo - Photo FABRICE PIAULT/LH

A l’origine de ce début de foire surréaliste, la décision imprudente de la direction de BookExpo, avant l’arrivée d’Ed Several, d’autoriser ses exposants, éditeurs et distributeurs, à ne participer à la manifestation que ses deux derniers jours. Une large majorité a choisi cette option. Les visiteurs, libraires et bibliothécaires en particulier, en ont tiré les conséquences. Pour la plupart, ils n’ont rejoint que le jeudi 31 mai le Javits Center, qui accueille la foire sur les bords de l’Hudson River. Et, même ce jour-là, BookExpo se révèle plus rétrécie que jamais. Tous les grands éditeurs sont là, mais sur des stands une nouvelle fois réduits. Un quart de la surface de la manifestation est désormais occupé par le grossiste Ingram et ses nombreuses filiales distribuant de petits et moyens éditeurs. De vastes espaces restent inoccupés. La fréquentation est en dents de scie. "Parfois, pendant deux heures, nous recevons beaucoup de libraires. Puis, plus personne", déplore Michael Jacobs, le P-DG d’Abrams.

Démodée

Amorcé il y a une quinzaine d’années, le déclin de la grande foire professionnelle américaine vient de loin. "Telle que la profession fonctionne aujourd’hui, grâce à Internet, une communication permanente entre éditeurs et détaillants, les objectifs initiaux de BookExpo, à savoir la présentation des programmes d’automne, ont perdu du sens et la formule s’est démodée", observe le P-DG de Chronicle, Jack Jensen. Dans les années 2000, le resserrement de la trésorerie des éditeurs, occupés à financer leur reconversion numérique tandis que les ventes de livres imprimés reculaient, les a progressivement conduits à limiter leurs investissements à BookExpo. Beaucoup doutaient en outre qu’une manifestation cherchant à rassembler l’industrie du livre puisse subsister à l’heure du numérique triomphant et de la suprématie d’Amazon.

Pour convaincre les éditeurs de ne pas abandonner le navire, Reed a confié il y a quatre ans à sa division grand public Reed Pop la tâche de faire suivre les trois jours de BookExpo par deux jours dédiés, le week-end, à BookCon (pour Book Convention), une manifestation ouverte à toutes les sortes de fans de livres. "La formule est porteuse", se réjouit Jack Jensen, dont la maison amortit son investissement sur les deux événements combinés. Mais alors que le succès de BookCon mobilise les équipes de Reed, la désaffection à l’égard de BookExpo s’est accélérée.

NYRF: le bilan mitigé des Français

Fabrice Piault/LH - Le stand du Bief à la New York Rights Fair 2018.

Pour Jana Navratil Manent, "c’était bien de la faire, mais elle a besoin d’être étoffée et mieux coordonnée avec BookExpo". Venue à la première New York Rights Fair (NYRF), lancée par le magazine professionnel Publishers Weekly, la société Combined Book Exhibit et Bologna Fiere, l’organisateur de la Foire du livre de jeunesse de Bologne, la responsable des droits chez Flammarion en tire un bilan mitigé. D’après les organisateurs, 1 400 professionnels étaient inscrits à la manifestation, et les 7 500 inscrits à BookExpo pouvaient aussi y participer sans surcoût. Mais "après des bons rendez-vous le premier jour, y compris spontanés, j’en ai eu moins les jours suivants", observe Hannele Legras (Editions courtes et longues). "La NYRF a un beau programme de conférences, salue Marie Dessaix (Nathan), mais beaucoup d’éditeurs américains ne voulaient pas venir, la prise de rendez-vous a été difficile, j’ai rentabilisé mon voyage en fixant aussi des rendez-vous en ville."

Au nombre d’une bonne quinzaine sur le stand du Bureau international de l’édition française, dont le directeur général, Nicolas Roche, était présent, les représentants de l’édition française ont tout de même chacun enchaîné en moyenne une vingtaine de rendez-vous. Les éditeurs de bande dessinée ont renouvelé l’opération exposition-cocktail qu’ils avaient organisée l’an dernier pour séduire leurs partenaires américains. "C’est dommage que la NYRF soit organisée dans un lieu séparé de BookExpo, déplore Jean-François Richez (Larousse). Mais il faut lui laisser une chance car il y a une place pour un tel moment d’échange avec les Américains."

Coup de grâce, l’annonce il y a un an par le magazine professionnel Publishers Weekly et Bologna Fiere, organisateur de la Foire du livre de jeunesse de Bologne, du lancement aux mêmes dates de la New York Rights Fair (NYRF), une foire dédiée aux échanges de droits. Certes, depuis au moins dix ans, BookExpo, qui se concentre sur les relations entre les éditeurs et leurs clients, détaillants et bibliothécaires, aux Etats-Unis, avait perdu tout intérêt pour les éditeurs internationaux. Mais l’apparition d’un concurrent a fait ressortir l’incapacité de BookExpo à constituer pour l’industrie américaine du livre une plateforme d’échanges globale.

Beau programme

Pour sa première édition au Metropolitan Pavilion, dans le quartier de Chelsea, la NYRF a réussi à attirer plusieurs dizaines d’exposants étrangers: Italiens, Anglais, Français, Canadiens, Scandinaves, Coréens et même… quelques éditeurs et agents américains. Elle a aussi bâti un beau programme de rencontres qui ont chacune attiré de quarante à une bonne centaine de professionnels. Mais de l’avis général (voir celui des Français dans l’encadré ci-dessous), les éditeurs américains sont trop peu nombreux à s’être déplacés, et l’essai doit encore être transformé. Obtenu en catastrophe en avril grâce à Ed Several après des mois de tentatives infructueuses, le partenariat avec Reed "est arrivé trop tard", reconnaît George Slowik, le P-DG de Publishers Weekly et président de la NYRF. Mais "désormais, poursuit-il en annonçant l’établissement prochain d’un joint-venture entre les deux manifestations, la NYRF sera la foire de droits officielle de BookExpo, et nous allons élargir son champ aux droits audiovisuels".

De son côté, fort du soutien de Reed, dont il est salarié depuis quatorze ans, Ed Several s’est donné trois ans pour relancer BookExpo en faisant travailler les deux foires ensemble. "Nous ne sommes pas aveugles, nous savons bien qu’il y a des problèmes. Si nous avons des bases solides, nous ne fournissons actuellement que 50 % de la valeur que nous devons apporter à nos clients, admet l’énergique patron de la manifestation professionnelle, qui a passé ses premiers mois à rencontrer éditeurs et libraires. Nous devons travailler avec les exposants pour réinventer l’événement et concevoir une vraie foire B2B, bien distincte du festival grand public que constitue BookCon."

Au moins Ed Several bénéficie-t-il du soutien résolu des libraires. D’après Oren Teicher, son directeur général, 1 200 adhérents de l’American Booksellers Association (ABA) ont participé à BookExpo cette année (+ 12%), représentant 400 librairies (+ 9,5%). Pour lui, "ce sont quelques jours vraiment très utiles aux libraires qui y rencontrent éditeurs et auteurs. Cela reste le moment de l’année où toute l’industrie du livre - éditeurs, libraires, bibliothécaires - se retrouve réunie sous le même toit, et je suis convaincu qu’elle en tire globalement bénéfice." Ed Several a trois ans pour le démontrer.

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