Belgique : c’est quand le bonheur ? | Livres Hebdo

Par Anne-Laure Walter, Clarisse Normand, le 12.02.2016 (mis à jour le 12.02.2016 à 09h57) Foire de Bruxelles

Belgique : c’est quand le bonheur ?

Cette année, l’entrée de la Foire du livre de Bruxelles sera gratuite. - Photo ANNE-LAURE WALTER/LH

A la veille d’une 46e Foire du livre de Bruxelles entièrement remaniée, du 18 au 22 février, les professionnels du livre francophone en Belgique dressent un bilan positif du marché en 2015, et les libraires indépendants enregistrent des avancées majeures dans leur combat pour un prix unique du livre.

Le bonheur. C’est le thème de la prochaine Foire du livre de Bruxelles, du 18 au 22 février, et, à défaut de nager dedans, les professionnels du livre francophone en Belgique voient, après plusieurs années chahutées pour le marché, des signes qui permettent d’y aspirer enfin. S’il n’existe pas de données officielles, le marché belge a, selon ses acteurs, épousé en 2015, à peu de choses près, la courbe ascendante du voisin français (+ 1,8 % selon nos données Livres Hebdo/I+C). "Le marché ne s’est pas porté aussi bien depuis très longtemps", constate Patrick Moller, directeur général de Dilibel (Hachette), qui a progressé de 3 % l’an dernier. Il évalue la progression des ventes de livres francophones outre-Quiévrain autour de 1 %. Une estimation qui semble crédible à Michel Chabotier, le directeur des ventes de Média Diffusion Belgique, également très content de 2015. Même son de cloche chez Madrigall, où l’export de Gallimard et celui de Flammarion sont désormais regroupés sous la houlette de Vincent Le Tacon, qui constate "un peu de croissance" pour Flammarion et "des résultats solides" pour Gallimard. Le seul bémol vient de chez Interforum Benelux (Editis), dont la directrice commerciale Anne Lemaire note un léger recul par rapport à 2014, "surtout dû à une régression très nette des chaînes". Contrecoup de la faillite de Chapitre en France, l’année a été marquée par la fermeture cet été de la librairie Libris Agora de Bruxelles, propriété d’Actissia. Si la Fnac progresse en 2015 et envisage l’ouverture d’un nouveau magasin belge en 2016, Club est encore dans l’ajustement post-rachat. Reprise à l’été 2014 par les Flamands de Standaard Boekhandel, la chaîne de grandes surfaces culturelles travaille à unifier les systèmes informatiques mais surtout à accorder les philosophies d’entreprise.

"L’objectif est l’égalité des citoyens devant le livre, qui sera vendu au même prix sur tout le territoire national." Joëlle Milquet, ministre wallone de la Culture et de l’Education - Photo ANNE-LAURE WALTER/LH

Décantage du marché

A l’instar des Français, les lecteurs wallons ont glissé des livres sous le sapin de Noël et tous les réseaux, premier niveau en tête, ont réalisé de belles performances en décembre. D’après Régis Delcourt, président du Syndicat des librairies francophones de Belgique (SLFB), tous ses confrères ont fait une "excellente" fin d’année. "Sur les derniers jours de 2015, nous avons constaté une frénésie en librairie qui faisait plaisir à voir et à ressentir", se réjouit-il. Pourtant, suite aux attentats du 13 novembre en France, Bruxelles s’est trouvée durant quatre jours totalement paralysée avec un niveau 4 de menace terroriste, imposant la fermeture de tous les commerces. Une décision prise le week-end avant la Saint-Nicolas, traditionnel pic de consommation. Pendant plus de dix jours, l’activité a été ralentie avant de redémarrer très fort.

Si les résultats de l’année 2015 mettent du baume au cœur, ils ne doivent pas éclipser "certaines fragilités des librairies indépendantes, dont plusieurs ont fermé cette année encore", comme Calligrammes à Wavre, rappelle Vincent Le Tacon. Alain van Gelderen constate aussi "un inévitable décantage en cours du marché où de nombreux points de vente sont très limités financièrement". A la tête, depuis septembre 2014, de la diffusion-distribution La Caravelle, l’homme d’affaires mise sur la diversification à l’extrême puisqu’il contrôle aussi bien un groupe d’édition (Renaissance du livre) qu’une librairie (Agora Liège) et un grossiste pour les collectivités (Agora Service). Il annonce un résultat d’exploitation "positif pour la première fois depuis cinq ans", même si la multiplication de ses activités fait grincer des dents et si certains détaillants pointent les dysfonctionnements des réassorts.

Filigranes joue le salon à sa façon

"Ce n’est pas une revanche, mais une réaction", assure Marc Filipson. Le turbulent patron de Filigranes a démissionné l’été dernier du conseil d’administration de la Foire du livre de Bruxelles. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans il ne participera pas à la manifestation. En revanche, du 18 au 22 février, il proposera aux visiteurs de la foire du livre de bénéficier, sur tous leurs achats de livres dans sa grande libraire bruxelloise, d’une remise exceptionnelle de 10 %. Et pour les détenteurs d’une carte de fidélité Filigranes, celle-ci s’ajoutera à leur remise habituelle de 4 %. "Je veux inciter les gens à se rendre sur le salon mais aussi à venir acheter en librairie", lance Marc Filipson, qui réfléchit encore à la preuve que le client devra apporter attestant son passage à la foire. Le libraire entend aussi profiter de la venue à Bruxelles de nombreux auteurs pour étoffer son programme d’animations avec des dédicaces et rencontres animées par… Ana Garcia, l’ex-commissaire de la foire. Parallèlement, il entend lancer une nouvelle manifestation littéraire dédiée au polar. Inspirée de Quais du polar, à Lyon, mais baptisée Boulevard du polar, la première édition est déjà prévue du 10 au 13 juin. Il reste toutefois à trouver le lieu sachant que la librairie Filigranes n’interviendra que comme fournisseur exclusif de livres. En attendant, Marc Filipson se félicite de la bonne tenue du marché, malgré une fin d’année 2015 perturbée par les mesures sécuritaires liées aux menaces terroristes. Sa librairie a dû fermer deux jours, "ce qui a généré un manque à gagner de 200 000 euros", estime-t-il, revendiquant pourtant sur l’année une progression de ses ventes de 10 %, à près de 15 millions d’euros, dont 85 % avec le livre. "En janvier 2016, cette belle tendance s’est poursuivie", assure-t-il.

Clarisse Normand

C’est en fait le rachat de Volumen par Editis qui a le plus inquiété l’an dernier les professionnels belges. Mais alors que, depuis le 1er janvier, toutes les commandes Volumen passent par Interforum, les conditions commerciales restent différentes. "Nous avons fait du lobbying auprès des éditeurs distribués, raconte Philippe Goffe, de la librairie Graffiti de Waterloo. Ça a marché : les livres de Volumen ne sont pas tabellisés par Interforum Benelux. C’est bien la preuve que c’est possible !"

Tabelle et prix unique

Si la majoration de 10 à 17 % des livres édités en France et vendus en Belgique par Editis et Hachette reste l’éternel sujet de discorde en Belgique, plusieurs signaux font espérer aux libraires indépendants une évolution. Tout d’abord, il y a eu en 2015 une mobilisation publique contre la tabelle, avec une tribune en avril dans La Libre Belgique signée par 70 auteurs dont Philippe Geluck, François Schuiten ou Jean-Philippe Toussaint. Dans la foulée, les libraires du SLFB ont lancé une pétition le 25 avril. De plus, la ministre wallone de la Culture et de l’Education s’est attaquée au dossier. Ancienne ministre de l’Intérieur au caractère bien trempé, Joëlle Milquet s’était engagée il y a un an à ouvrir une réflexion sur un prix unique du livre, qui comporterait aussi un volet sur la suppression de la tabelle (1). Elle a réuni un comité d’experts composé d’éditeurs, de libraires et de bibliothécaires afin de rédiger un projet de décret avec un objectif triple selon elle : "L’égalité des citoyens devant le livre, qui sera vendu au même prix sur tout le territoire national, quel que soit le point de vente ; le maintien d’un réseau décentralisé dense de distribution, notamment dans les zones défavorisées ; le soutien au pluralisme dans la création et l’édition." Finalisé cet hiver, le projet sera "ensuite déposé au Parlement". Et la ministre est en contact avec son homologue flamand "pour analyser ensemble le cas de la région bruxelloise, qui est bicommunautaire". L’objectif serait d’arriver à un accord avec la Flandre et Bruxelles pour janvier 2017. "On n’a jamais été aussi loin dans les négociations, constate Régis Delcourt. Si elles aboutissent, on arrivera à un décret calqué sur la loi Lang", avec une suppression progressive de la tabelle d’ici à 2019 pour permettre aux lecteurs belges de payer le même prix que de l’autre côté de la frontière ou sur Amazon. En attendant, ils pourront découvrir la diversité du livre en français lors la 46e Foire du livre de Bruxelles montée en cinq mois par une nouvelle équipe, menée par Gregory Laurent, suite au départ de la commissaire historique Ana Garcia. Grande nouveauté 2016, l’accès à la manifestation devient entièrement gratuit. Et pour fêter le livre français, même le Manneken-Pis s’habillera aux couleurs de la foire, en se couvrant pour la première fois de livres.

(1) Voir LH 1032, du 6.3.2015, p. 27.

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