Roman

Denis Lachaud, "Le silence d'Ingrid Bergman" (Actes Sud) : Le mal que l'on nous fait

Denis Lachaud - Photo DR

Denis Lachaud, "Le silence d'Ingrid Bergman" (Actes Sud) : Le mal que l'on nous fait

Avec Le silence d'Ingrid Bergman, le romancier et dramaturge Denis Lachaud offre une œuvre forte et douloureuse sur l'enfermement et la violence. Tirage à 5500 exemplaires.

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Par Olivier Mony
Créé le 10.03.2022 à 10h00

D'abord, il y a une fille qui crie. C'est une adolescente, elle s'appelle Lone, elle est danoise, enfermée dans une cave par un jeune homme, français, lui, et dont elle ne comprend pas un mot de ce qu'il lui dit, pas plus que ce qu'il lui veut. Ensuite, il y a quarante années qui passent et Lone est devenue Ingrid. Elle ne sait plus son nom ni parler sa langue maternelle, s'exprime dans un français parfait et partage sa vie avec Roland, son bourreau, son geôlier. Ceci dit, il n'y a entre eux ni partage ni vie. Juste du mensonge et de la dissimulation. Et puis Rosalie. C'est leur fille. Niée, cachée, interdite de tout accès au foyer « familial » et dont nul ne soupçonne l'existence, selon la volonté du père. De toute façon, hormis un collègue de travail de ce dernier, personne ne peut jamais pénétrer dans sa propriété. Roland est un ogre, un Barbe-Bleue, pour Ingrid/Lone qui passe ses journées, ses années, à se laisser « invisibiliser », à revoir sans cesse des épisodes de Six Feet Under et à peindre des tableaux qu'elle prend soin d'effacer avant qu'il ne rentre de son travail... Les deux femmes, la mère et la fille, sont prisonnières d'un temps suspendu et qui pourrait ne jamais finir. Et qui pourtant s'interrompt lorsque Roland est victime d'un accident cardiaque. Elles devront alors se réinventer, se réapproprier leur identité fuyante. Cela ne se fera pas sans mal.

Avec Le silence d'Ingrid Bergman, son neuvième roman, Denis Lachaud creuse le sillon qui a toujours été le sien, celui d'une attention sourcilleuse portée aux failles et aux fractures de personnages comme exilés de leur propre vie. Il le fait ici avec une force sans pareille. Récit d'une reconstruction (et même de deux), le livre offre une réflexion empathique et émue sur ces cachots qui nous emprisonnent, sur les effets pervers de la contrainte et sur la dialectique du maître et de l'esclave. Sur la force d'exister aussi, envers et contre tout et tous. Nul doute qu'en la matière, le travail que mène Lachaud depuis de nombreuses années notamment auprès de la population carcérale ait pu lui être d'une grande aide. Comme sa capacité à incarner les figures de la violence et les rédemptions toujours possibles. Aucune vie, même niée, n'oublie jamais tout à fait sa capacité de résistance à ce qui l'oppresse. Le mal rôde, celui que l'on nous fait et celui que l'on s'inflige, mais ne saurait nécessairement triompher. La morale de l'histoire ? Il n'y en a pas si ce n'est justement qu'un destin n'est pas nécessairement écrit d'avance. Et que la littérature reste là, vigilante, pour en témoigner.

Denis Lachaud
Le silence d'Ingrid Bergman
Actes Sud
Tirage: 5 500 ex.
Prix: 21 € ; 304 p.
ISBN: 9782330164034

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