Pornographie

Le 5 août dernier, le parlement a adopté une réforme du Code pénal qui a modifié l'article L. 227-23 relatif aux images de mineurs à caractère pornographique.

Rappelons que depuis 1993, la diffusion de l'image à caractère pornographique d'un mineur est désormais sanctionnée par trois ans d'emprisonnement et quarante cinq mille euros d'amende ; ces peines et la définition de cette nouvelle infraction ont été renforcées en 1998. Le tribunal correctionnel du Mans a ainsi condamné à trois mois de prison ferme le directeur de cabinet du président d'un conseil général qui avait utilisé, le soir, un ordinateur du secrétariat pour télécharger des images à caractère pédophile...

L'article 227-23 du Nouveau Code pénal prévoyait donc jusqu'à cet été que : «Le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d'enregistrer ou de transmettre l'image d'un mineur lorsque cette image présente un caractère pornographique est puni de trois ans d'emprisonnement et de quarante cinq mille euros d'amende.

Le fait de diffuser une telle image, par quelque moyen que ce soit, de l'importer ou de l'exporter, de la faire importer ou de la faire exporter, est puni des mêmes peines.

Les peines sont portées à cinq ans d'emprisonnement et à soixante quinze mille euros d'amende lorsqu'il a été utilisé, pour la diffusion de l'image ou de la représentation du mineur à destination d'un public non déterminé, un réseau de télécommunications. Les dispositions du présent article sont également applicables aux images pornographiques d'une personne dont l'aspect physique est celui d'un mineur, sauf s'il est établi que cette personne était âgée de dix-huit ans au jour de la fixation ou de l'enregistrement de son image.
»

      Cette disposition avait à l'origine vocation à viser les pédophiles. Mais elle avait été utilisée, pour poursuivre éditeurs et lieux de culture. Les commissaires de l'exposition Présumés innocents proposée au CAPC de Bordeaux avaient ainsi été mis en examen en particulier sur ce fondement après avoir proposé des images d'enfants nus conçues par els plus grands artistes contemporains.

      Dorénavant, un alinéa supplémentaire dispose que «lorsque l'image ou la représentation concerne un mineur de quinze ans, ces faits sont punis même s'ils n'ont pas été commis en vue de la diffusion de cette image ou représentation». Et un autre d'ajouter que «le fait de consulter habituellement un service de communication au public en ligne mettant à disposition une telle image ou représentation, de détenir une telle image ou représentation par quelque moyen que ce soit».

Au diable donc, les images chères à Lewis Caroll ou Hans Bellmer que conservent certains collectionneurs ou musées ! Les photographies de l'auteur d'Alice au pays des Merveilles sont peu connues. C'est dommage et j'en ai reproduit une dans la nouvelle édition de mes Cent images qui ont fait scandale (Hoëbeke). Parfois, les poses que l'écrivain fait prendre à ses jeunes modèles ont un je ne sais quoi d'artificiel, de forcé, mais ce côté factice participe du charme et ajoute encore à l'ambiguïté. Quelquefois, elles dorment ou font semblant, boudent, l'une joue du violon, d'autres paraissent intimidées, fixent l'objectifs l'air vaguement provocateur, sont déguisées, portent une couronne de princesse ou sont vêtues de haillons, tiennent un livre sur leurs genoux...

La polémique au centre de laquelle se trouve Lewis Carroll existe depuis qu'il commence d'entretenir avec ses amies enfants des relations épistolaires. Ses photographies ne constituent dans cette controverse qu'une pièce du dossier, même si ce n'est pas la plus anodine. Et les indices dont on dispose n'incitent pas à balayer d'un revers de main les questions embarrassantes dont l'écrivain est la cible à partir du début des années 1860, date de ses premières missives. Célibataire, timide, peu sûr de lui, et surtout, épileptique, alors considéré comme une maladie mentale.

À l'époque, ces caractéristiques font peser sur le personnage une suspicion, une perplexité qui, si elles ne s'expriment que de manière feutrée (l'Angleterre victorienne abhorre le scandale), valent à Lewis Carroll la sourde méfiance de ses semblables. En 1880, il renonce absolument à la photographie sans jamais s'expliquer sur les motifs de cette brusque rupture avec une technique qui le passionnait depuis que son oncle l'y avait initié en 1855, dans la maison familiale. Peu de temps avant de mourir, il détruit une partie de ses tirages ; et une fois mort, on sait que sa famille a occulté des passages de son journal. Toutefois, une partie de la correspondance de l'écrivain et des pages de son journal ayant survécu à la censure familiale fournissent des indications précieuses sur ces clichés détruits (on parle de trois mille photographies, dont mille seulement auraient subsisté). Dans une lettre à l'une de ses amies : «Si j'osais, je me passerais de costumes. Les enfants nues sont si parfaitement pures et charmantes

Il a fini par oser. Il note dans son journal : «Mrs L. m'a amené Béatrice. J'ai fait une photo d'elle avec sa fille et toute une série de Béatrice seule, sans habilement [sic].» Plus loin : «Elles étaient tout à fait disposer à se déshabiller et semblaient même être ravies de pouvoir marcher en tenue d'Ève. Quel privilège d'avoir de tels modèles à photographier ! Très charmantes de visages, très jolies de corps aussi.» Au cours de l'été 1879, peu de temps après avoir passé le pas du nu, Lewis Carroll mitraille ses amies enfants dans un costume «réduit à rien». Puis en 1880, il arrête tout, détruit, fait détruire après sa mort ou expédier les clichés à celles qui ont accepté de poser pour lui. Aucune de ces images ne nous est parvenue. Hélas ! est-on tenté de penser. Celles qui demeurent sont cependant assez équivoques - aux yeux des mentalités contemporaines peut-être encore plus qu'à ceux de l'époque - pour émouvoir les émotifs et donner aux psychanalystes matière à conjectures, comme un portrait d'Alice Liddell en petite mendiante aguicheuse, la fillette qui inspira à Lewis Carroll le personnage d'Alice.

Soulignons encore que la Cour de cassation assimile depuis 2007 les personnages imaginaires à de vrais enfants. Les lolicons sont dans le viseur !

La confusion judiciaire de ces dernières années ne peut qu'empirer, brandissant un souci légitime de protection de la jeunesse qui s'abat sans discernement sur la création et la culture.
10.10 2013

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