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Naissance d'un livre monstre : le marathon éditorial du "Grand rire des hommes assis au bord du monde"

Les épreuves du livre du Philipp Weiss Le grand rire des hommes assis au bord du monde. - Photo Olivier Dion

Naissance d'un livre monstre : le marathon éditorial du "Grand rire des hommes assis au bord du monde"

Cinq volumes dont un manga, 1 200 pages... Au-delà de la prouesse technique de concevoir un tel Ovni littéraire, l'édition française du livre de l'Autrichien Philipp Weiss, Le grand rire des hommes assis au bord du monde, s'est révélée une enivrante aventure collective.

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Par Sean Rose
Créé le 22.07.2021 à 11h30

De passage à Paris au printemps 2018, le chargé des droits de la maison Suhrkampf déroule son catalogue à celui qui dirige alors la littérature étrangère au Seuil. Une fiche avec un titre à rallonge attire l'attention de Pierre Demarty. Elle est accompagnée d'une photo du fac-similé de l'objet à paraître. Le représentant de l'éditeur allemand n'avait pas osé lui montrer de peur qu'un tel ouvrage l'effraie. Et pour cause !

Un monstre en cinq volumes dont le dernier est un manga et les autres se déclinent sur plusieurs époques, narrés par différentes voix, et sous des formes tout aussi variées : entrées de dictionnaire, récit, journal intime... Emballé par l'Ovni littéraire, Demarty téléphone à un éminent traducteur de littérature germanophone avec lequel il a déjà travaillé. Olivier Mannoni (à qui l'on doit la traduction des livres de Peter Sloterdijk ou de Martin Suter, et récemment de l'édition critique de Mein Kampf) est enthousiaste. « Je n'avais jamais rien lu d'équivalent. J'ai renvoyé un compte rendu de 17 feuillets ! », se souvient le traducteur des 1 200 pages du premier roman de l'Autrichien Philipp Weiss, Le grand rire des hommes assis au bord du monde (parution le 19 août).

Note de lecture dithyrambique en main, Pierre Demarty parle du projet fou à Hugues Jallon, P-DG du Seuil. Cette histoire de fin du monde s'étirant de la vie d'une rebelle au XIXe siècle, témoin de la Commune de Paris, à celle de son arrière-arrière-petite-fille climatologue, contemporaine de la catastrophe nucléaire de Fukushima, et nous transportant d'occident au Japon, convainc le patron de la maison. L'éditeur au tropisme « sciences humaines » présente aujourd'hui l'entreprise de Weiss comme « la première grande fiction de l'anthropocène ». Devant l'évidence d'un magnum opus qui, selon lui, ferait date, il avait lâché : « M... alors ! On va devoir le faire ». Et répondre rapidement à Suhrkampf.

Exercice de funambulisme

Vite les devis ! Virginie Kiffer en charge de la fabrication contacte fournisseurs et imprimeurs. L'objet sera vendu, comme en Allemagne, en un seul coffret avec la totalité des cinq tomes. Là gît tout intérêt de la conception initiale du Viennois né en 1982, et dramaturge féru d'expérimentation formelle singulière aux frontières de l'impossible. La cheffe de fab se rappelle encore l'excitation des débuts, mâtinée d'appréhension devant la gageure. Vu l'ampleur de la traduction, comment se maintenir dans un certain équilibre budgétaire ? Si le coût du projet reste confidentiel, avec un prix de vente fixé à 39 €, on imagine l'exercice de funambulisme.

Le domaine étranger au Seuil, dit « cadre vert », est au même format que la classique collection « cadre rouge » de littérature française. Le hic, c'est que le manga qui constitue le dernier volet n'est pas transposable au format. Le contraire s'est passé. « Les quatre volumes précédents, raconte Virginie Kiffer, devaient être homothétiques à la bande dessinée qui allait donner le "la" de la forme de cet objet éditorial hors norme, soit du 13,5 x 21,5. » Prise en main, toucher des pages, on ne lésine pas : « Un bouffant sans bois. » Précision : « "Sans bois" est une qualité supérieure de papier dont les composants assurent sa bonne tenue dans le temps. »

De gauche à droite: Pierre Hild, Laure de Vaugrigneuse, Caroline Gutmann, Virginie Kiffer, Bruno Ringeval, Pablo Duran-Cuenca et Erwan Denis.- Photo OLIVIER DION

Surgissent d'autres contraintes. Le manga, toujours. La version originale en noir et blanc contient cependant un épisode en couleur. Cette partie-là en « quadri », pour ne pas grever le budget, sera tirée en hors-texte dans un cahier à part et réintégrée à l'ensemble de la BD. Le passage d'une langue à une autre ne requiert pas le même espace sur la page. Quand on traduit de l'anglais vers le français, c'est environ 25 % de plus ; de l'allemand, 15 %. On peut certes augmenter la pagination d'un texte courant, lorsqu'il s'agit d'un récit en phylactères, le jeu s'avère plus serré. Bruno Ringeval, le fabricant du manga, s'est appliqué à caler les mots traduits dans les cases sous forme de calques que lui avait transmis la graphiste de la version d'origine.

Marathon éditorial

Dans le sillage de célèbres précédents de l'histoire du livre - d'Ulysse de Joyce à La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, en passant par Proust ou l'Oulipo, Le grand rire des hommes... affirme à sa manière que le fond littéraire est indissociable de la forme éditoriale. La monstrueuse idiosyncrasie de l'ambition romanesque de Weiss tient au fait que la pluralité de voix qui composent sa réflexion sur la condition humaine à l'heure de la fonte des glaciers est contenue en un seul et unique coffret. L'écrin en carton des cinq narrations devient la matérialisation du regard englobant de l'écrivain.

Là encore, comme les écritures animant le graphisme du boîtier original étaient signées d'une plasticienne qui n'allait pas tout redessiner dans la langue de Molière, Erwan Denis, à la direction artistique, a dû imaginer un coffret pour la VF : sur un fond nocturne violet évolue une constellation de motifs entre formes organiques et diagrammes cosmiques. Poussière d'étoiles pour rappeler que si l'individu dans l'univers est peu de chose, dans le monde du livre, sans l'esprit d'équipe il n'est rien. Laure de Vaugrigneuse, qui a repris le flambeau de Pierre Marty dans ce marathon éditorial le sait, qui insiste pour rendre également hommage à la « correctrice à l'œil infaillible », Marie Dubois.

Pierre Demarty, peu après la décision de le traduire, rencontre Philipp Weiss à la Foire de Francfort. « Ce jeune homme le plus charmant du monde, un grand binoclard malicieux et dégingandé, selon Pierre, rapporte Laure de Vaugrigneuse, n'en revenait toujours pas que le Seuil ait acheté les droits, il lui avait confié qu'il était en train de travailler à un deuxième livre... "légèrement plus ambitieux" ». On n'ose imaginer l'ampleur de ce nouveau projet. Comment dit-on « Bonne chance » en allemand ?

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