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Le boom de la Pop Philosophie : Cogito, ergo... bingo !

Les livres de philosophie. - Photo Olivier DionOlivier Dion

Le boom de la Pop Philosophie : Cogito, ergo... bingo !

Entre manuels de survie en société et réflexion éthique, les ouvrages de vulgarisation philosophique sont un vrai phénomène de librairie ces derniers mois. Enquête sur ces nouveaux passeurs de matière grise qui dépoussièrent les chemins de la sagesse.

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Par Sean Rose
Créé le 22.02.2022 à 12h00 ,
Mis à jour le 22.02.2022 à 19h39

«On ne sait plus où les ranger !  », dit le libraire au rayon « sciences humaines » de Comme Un Roman, dans le quartier du Marais à Paris. Sébastien parle de ces ouvrages hybrides entre réflexions philosophiques et vade-mecum du bien-être sous forme de guide pratique ou de récit.

Au diable les puristes ! Caser la philo du côté du développement personnel ne tient peut-être pas tant que ça de l'hérésie. Les Anciens, comme le rappelait Pierre Hadot dans Qu'est-ce que la philosophie antique ? ne considèrent pas la philosophie comme un système intellectuel mais plutôt comme un exercice spirituel indiquant la voie de la sagesse. Certes, mais comment expliquer l'engouement du public pour cette nouvelle « pop philosophie », pourquoi les lecteurs se tournent-ils vers le philosophe pour qu'il leur explique quoi faire de leur vie ?

Pierre Coutelle, responsable « essais » chez Mollat à Bordeaux, analyse ce tropisme français : « La France a ceci de particulier que tout le monde a étudié la philosophie à l'école, beaucoup veulent s'y remettre ou approfondir la matière. Quant à l'associer au bien-être, l'idée du bonheur n'est pas neuve, le bonheur a contaminé tous les rayons. Il y avait une demande objective, quelqu'un comme Fabrice Midal à la jonction de plusieurs pratiques en tant qu'auteur, éditeur et philosophe a su l'identifier. »

 

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Maxime Rovère.- Photo DR

 

Ne parlait-on pas déjà de la pop philosophie au tournant des années 2000 ? À l'instar du Pop Art aux États-Unis dans les années 1960 qui entend effacer la frontière entre high et low, décloisonner haute culture et culture de masse, la pop philosophie en France se saisit de n'importe quel phénomène contemporain pour en faire un objet de réflexion. Un Mehdi Belhaj Kacem allait ainsi penser les jeux vidéo ou le porno avec des lunettes griffées Alain Badiou. Grâce à « MBK » tout le monde prendrait part au banquet de Platon comme on sort en discothèque. Avec à l'entrée un videur intello et trop cool ! Tout le monde ? Vraiment ? Une boîte de soupe Campbell, si arty soit-elle, sera toujours jugée plus artistique (et digne de considération esthétique) signée Andy Warhol qu'au rayon du supermarché. La pop philosophie n'aura pas été si accessible... Ici la nouvelle philosophie pop est pop au sens plein et premier du terme, c'est-à-dire populaire - son slogan est « vive la philosophie pour tous ! »

À fond le fond

Les éditeurs ont ainsi voulu répondre à la quête de sens d'un lectorat aussi large que diversifié. Qui par le truchement d'un narrateur affublé en professeur au ton familier, façon manuel de philo pour les nuls ; qui par le coup de crayon humoristique et en bulles, sous forme de BD ; qui d'une plume plus littéraire en prenant l'angle d'un mot ou d'un thème et déployé dans la veine du récit ; qui se revendiquant sans complexe guide du Routard du sens de la vie.

Adèle Van Reeth- Photo OLIVIER DION

Quoi ? ! Vous voudriez peut-être inviter Socrate chez Cyril Hanouna ! s'insurgent encore les grincheux gardiens du temple de la Sagesse. En vérité, nonobstant les couvertures commerciales, illustrées à rebours de l'austère graphisme des traditionnels essais de philosophie (caricatures pour Curiosités philosophiques de Thibaut Giraud alias « Monsieur Phi », révélé par YouTube), en dépit des titres provocateurs (Que faire des cons ? de Maxime Rovere) et des sous-titres et autres bandeaux accrocheurs (Devenez narcissique pour Fabrice Midal et Sauvez votre peau !), et quel que soit le niveau de vulgarisation, ces ouvrages sont loin d'être sans substance. Ils trahissent une réelle appétence de savoir. Les vulgarisateurs ont reçu une solide formation académique et ont souvent enseigné, ou enseignent encore, la noble discipline.

Du côté de la demande, c'est à fond le fond ! Ce qu'on recherche c'est se cultiver de manière ludique, confer La planète des sages (Dargaud, reparu en intégrale en novembre), Philo & Co (Librairie Vuibert, 2018), Philosophix (les Arènes, 2021) ou trouver des solutions à des problèmes concrets en puisant aux sources. Dans Kant tu ne sais plus quoi faire (Flammarion/Versilio, 2018), Marie Robert va par exemple convoquer Spinoza pour remédier à la « dépression post-samedi chez Ikea ». Cynthia Fleury qui a inauguré en 2015 une chaire de philosophie à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Paris propose, quant à elle, de « guérir le ressentiment » dans Ci-gît l'amer (Gallimard, 2020).

Il existe aujourd'hui mille et une manières de lire de la philosophie. Sophie Chassat, qui vient de sortir Élan vital : antidote philosophique au vague à l'âme contemporain (Calmann-Lévy, 2021) et par ailleurs normalienne et agrégée de philosophie, l'analyse ainsi : « Le mode de consommation - y compris des biens culturels - a évolué ; on a envie de savoir comment est produit tel aliment, d'en connaître la chaîne de production, on veut de l'accessible, du local, du près de chez soi. Quand j'ai écrit mon livre j'avais en tête deux choses : un essai très incarné, à la première personne, et l'idée d'une philosophie qui fait du bien. » Si l'autrice s'inscrit dans une certaine tradition thérapeutique de la philosophie antique, se relier au corps était aussi pour elle très important : Élan vital c'est la consolation sans l'ascèse, grâce à une « nourriture spirituelle de proximité ».

Moins intimidant

Lecteur d'Heidegger et versé dans la méditation bouddhique, Fabrice Midal, le premier, franchit le Rubicon faisant figure de précurseur de cette nouvelle pop philosophie à la frontière du développement personnel. Cogito ergo... Bingo ! Foutez-vous la paix, c'est 350 000 exemplaires vendus, à savoir 150 000 en grand format, 200 000 en poche. Le maître feel-good des paradoxes, qui publiait au département « savoirs » de Flammarion dirigé par Sophie Berlin effectue, grâce à son best-seller, sa mue et la transhumance de son œuvre vers le pôle « non-fiction » de la maison. «  Il s'agissait, explique son actuel éditeur Guillaume Robert, de sortir du rayon philosophie, non pas par désaveu de la philosophie, mais pour rendre moins intimidante la matière, souvent auréolée d'un silence de cathédrale. »

De l'autre côté du spectre, où le curseur de la vulgarisation n'est pas poussé plus avant, une offre à tonalité littéraire avec des essais thématiques qui s'emparent des sujets brûlants de notre société postmoderne. Michaël Fœssel avait décliné le thème de la nuit, Tristan Garcia celui de « la vie intense » dans la collection « Les grands mots » chez Autrement, dirigée par le rédacteur en chef de Philosophie Magazine Alexandre Lacroix - des sujets intemporels pour notre temps. La collection « La relève » d'Adèle Van Reeth, autre passeuse de matière grise, lancée en 2018 à l'Observatoire veut faire entendre de nouvelles voix, contemporaines, alliant pensée et action : « Ces philosophes qui sortent de l'université pour aller sur les plateaux télé, dans les cafés philo, les matinales de radio, les universités populaires. » Rupture(s) de Claire Marin éditée par la productrice de France Culture fait l'anatomie de la séparation autant qu'elle réfléchit aux possibilités d'un nouveau départ. Avec un certain succès de librairie : plus de 30 000 exemplaires. Place aux jeunes, et aux femmes toujours.

Manon Garcia- Photo © ASTRID DI CROLLALANZA

 

Dans On ne naît pas soumise, on le devient (Climats, repris en « Champs » 2021), Manon Garcia « aux lendemains de l'affaire Weinstein » pense le « tabou philosophique et point aveugle du féminisme » qu'est la soumission des femmes. La philosophe professeure à l'université de Yale aux États-Unis continue de tracer son sillon avec, en octobre dernier, La conversation des sexes : philosophie du consentement (Climats).

Enfin Que faire des cons ? de Maxime Rovere, entre manuel de survie face à nos congénères malfaisants et réflexion éthique sur « la connerie de fait et non de droit », nous enseigne « comment faire avec  ». Édité tout comme Manon Garcia par Maxime Catroux chez Flammarion, championne d'une « culture intellectuelle de la variété », Rovere prouve qu'il existe de véritables ponts entre une pensée exigeante et des sujets populaires. Son credo : de la profondeur accessible, de la hauteur de vue sans mépris... le sous-titre de Que faire des cons ? précise bien « pour ne pas en rester un soi-même ».

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