Daniel Pennac : « Je suis assez frappé par les antagonismes naturels »

Daniel Pennac, Ernest et Célestine

Daniel Pennac : « Je suis assez frappé par les antagonismes naturels »

L'écrivain est le scénariste d'Ernest et Célestine, dont l'adaptation animée sort aujourd'hui dans les salles de cinéma françaises. Entretien.

Par Vincy Thomas
avec vt Créé le 15.04.2015 à 19h12

Daniel Pennac n'a jamais eu une actualité aussi chargée. Roman, livres, théâtre, BD, et même film animé avec la sortie aujourd'hui dans les salles de cinéma d'Ernest et Célestine, pépite cinématographique aussi drôle que subversive, légère que malicieuse. Il semble lui même étonné de cette convergence entre toutes ces oeuvres quand il nous avoue, presque naïf : « Ce sont des choses que j'ai faites dans des temps différents. J'ai mis un an et demi avec Tony Benacquista à écrire Lucky Luke contre Pinkerton, 6 ans pour faire Ernest et Célestine et 5 ans pour Journal d'un corps. ça n'arrivera plus. »

Lors de notre entretien avec l'auteur, les réponses se font au fil de sa réflexion. Ernest et Célestine est son deuxième scénario écrit pour le cinéma, quinze ans après Messieurs les enfants.

Ami de l'auteure de la série d'albums, Monique Martin, de son nom de plume Gabrielle Vincent, Pennac s'est rapidement pris de passion pour ce projet de long métrage animé. Avec lui, l'ours et la souris deviennent « deux délinquants ». En bon professeur, il explique son intention : « Gabrielle Vincent est Célestine. Célestine, elle, veut être peintre, dessinatrice. Elle ressemblait elle-même à une petite souris et dessinait de la main gauche, comme son héroïne. De l'autre côté, la famille d'Ernest veut qu'il soit juge, notable, alors que lui ne rêve que de musique dans sa maison bien cachée au fond des bois »... Pennac ne cache pas la similitude entre lui et le plantigrade.


« J'ai donc créé ces deux univers un peu dickensien »

L'auteur avoue cependant quelques difficultés à transposer les albums en un film. « Ces albums, tous merveilleux, décrivent des petits moments, petits moments qui racontent une relation idéale entre un adulte et un enfant, sans idéaliser cet adulte et cet enfant. Mais ce ne sont que des instants. On ne pouvait pas faire un long métrage à partir de ça. J'ai donc gardé l'univers paradisiaque de Gabrielle Vincent. Mais il fallait que je fasse émerger de ce Paradis un univers qui ne pouvait être que son contraire. D'où le monde des souris en bas, celui des ours en haut, antagonistes par définition, avec une interdiction de créer des liens entre les deux. Ces deux mondes sont extrêmement conventionnels. »

Il poursuit : « J'ai donc créé ces deux univers un peu dickensien, d'où ils vont émerger, se rencontrer et conquérir une amitié au milieu d'une série de conflits, conflits avec l'autorité ou contre leurs préjugés... Ainsi, ils bâtissent l'univers idyllique de Monique Martin. Mais le propre des Paradis, c'est qu'ils sont menacés par le retour à l'infernal, qui est ici incarné par les polices des Ours et des Souris. »

De ces antagonismes violents naît également une cruauté. C'est bien cela qui a intéressé Pennac : « Je suis assez frappé par les antagonismes naturels. Il est très difficile de vivre certains amours ou certaines amitiés entre deux personnes de religions, de classes sociales ou de communautés différentes et même opposées. »


« Quand j'écris les Malaussène, je n'ai aucune image rétinienne »


Mais dans ce film, « ce sont deux artistes. » Or, selon lui, cela change tout: « Je crois que les amours ou les amitiés réussies sont créatrices, d'enfants, d'oeuvres... productrices de vie, peu importe la forme ». L'alliance d'un ours et d'une souris, de l'auteur des Malaussène et de la dessinatrice pour enfants produit donc un film inventif et pétillant.

S'il n'a pas écrit le scénario de l'adaptation d'Au bonheur des ogres, qui sera au cinéma en 2013, il reconnaît prendre un certain plaisir à ne pas être uniquement cantonné au rôle de romancier. Pour lui ce sont deux façons de travailler distinctes. « Je mettrai d'un côté le scénario, de BD et de film et de l'autre la littérature. On est dans le travail collectif pour la première catégorie. Quand j'écris un livre, je suis seul, face à moi-même, dans ma maison du Vercors. Quand j'écris les Malaussène, je n'ai aucune image rétinienne, je ne m'imagine pas les personnages. Alors que lorsque j'écris des BD ou un film, je ne fonctionne, ne raisonne qu'en images rétiniennes. Et la paternité est partagée par les différents auteurs. Les idées ne sont retenues que si elles sont acceptées par tous les créateurs. »

Après Chagrin d'école, Journal d'un corps et Ernest et Célestine, Pennac en a peut-être terminé avec l'enfance mais pas forcément la nostalgie. Pour lui, ces oeuvres récentes qui revenaient sur son passé ne sont pas le fruit du hasard: « il y a des sujets où il faut laisser la maturation se faire pour avoir le matériel nécessaire. » Et il ne s'interdit pas d'explorer de nouveau le passé : « Quel type de relation du passé peut faire un homme qui n'a pas de mémoire ?. On croit qu'on a des souvenirs, en réalité on n'en a pas, on a des sensations qui nous constituent. En ce moment je tourne autour de ça ».

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