Droit

Les "Sensitivity Readers" et l'édition française (2/2)

Les "Sensitivity Readers" et l'édition française (2/2)

À l’instar des « sensitivity readers », le « gender editor » est là pour surveiller le traitement éditorial des questions féministes et liées au genre. Au risque que les livres et les médias perdent en objectivité et en créativité.

(suite de la première partie)

Une plateforme numérique propose même un annuaire des ces nouveaux relecteurs et censeurs que sont les sensitivity readers, partagés entre militance et rémunération.

Comme la question n’est plus celle de l’Etat de droit - dans lequel le citoyen et le professionnel peuvent se référer à la règle issue d’un processus très encadré -, la porte est grande ouverte à la morale et aux dérives de tout type. C’est ainsi que la plupart des relecteurs accompagnent d’ailleurs leurs préconisations d’un passage à l’écriture inclusive, ainsi que de prendre garde à l’appropriation culturelle, qui consiste à ce qu’une écrivaine caucasienne ne puisse raconter l’histoire d’un descendant d’esclave.  

Laissons aussi la parole à l’écrivain et critique cinématographique Julien Suaudeau, qui le 30 janvier 2020, dans une longue et riche tribune publié sur Slate, rappelle quelques vérités à nos yeux essentielles à propos de la littérature, de ses buts et de la manière d’en écrire : « La vérité littéraire n'a rien à voir avec l'identité, et contrairement à ce qu'on entend parfois dans le discours minoritaire, celle-ci ne confère aucune forme de légitimité dont l'auteur ou l'autrice pourrait se prévaloir.

"Je ne parle pas ici de réalisme, mais de justesse au sens musical."

Sans quoi, seuls les Noirs auraient le droit d'écrire du point de vue d'un Noir, les femmes du point de vue d'une femme, les Boliviens du point de vue des Boliviens, les personnes non-binaires du point de vue d'une personne non-binaire, les enfants du point de vue d'un enfant, les arachnophobes du point de vue d'un arachnophobe, les présidents de la République du point de vue d'un président de la République, les juifs du point de vue d'un juif, les agriculteurs du point de vue d'un agriculteur – et, comme le dit Éliane de Latour, seuls les animaux auraient le droit de faire des documentaires animaliers.

Néanmoins, si la vérité d'une fiction ne saurait s'appuyer sur l'identité de son auteur ou autrice, elle doit être sculptée dans le cadre d'une recherche et d'un effort de documentation qui ne peuvent laisser aucune place à l'à-peu-près. Je ne parle pas ici de réalisme, mais de justesse au sens musical.

Dans mon dernier roman,
Le Sang noir des hommes, un enfant noir subit le viol colonial en Afrique-Occidentale française, avant de revenir hanter la descendance du préfet qui a persécuté sa famille. Plusieurs fois, on m'a expliqué en off que je n'aurais pas dû écrire de son point de vue, qu'en tant qu'écrivain blanc je n'en avais pas le droit.

Je trouve cet argument d'une niaiserie confondante, qui plus est parfaitement hypocrite : personne ne m'a jamais reproché d'avoir raconté ce qui se passe dans la tête d'un djihadiste au moment d'une exécution, de l'agent de la DGSI qui poursuit un terroriste, ou d'un Parisien qui vaque à ses occupations, un certain 13 novembre, un billet pour le Bataclan dans sa poche.

Pour chacun de ces personnages, l'essentiel de mon travail a porté sur la voix, intérieure et extérieure. Comment pensent-ils (dans les courants de conscience) ? Comment parlent-ils (dans les dialogues) ? À quoi rêvent-ils, de quoi ont-ils peur, que désirent-ils ? Comment restituer leurs identités, non comme un monolithe, mais comme une complexité et une multiplicité toujours en flux?

Sur le plan de la réception, sur quels critères juger de la vérité d'une œuvre narrative ? La question ouvre un champ de recherche immense, notamment dans le domaine de la critique génétique, c'est-à-dire des études sur le processus créatif.

Une femme, ou plusieurs, se sont-elles penchées sur l'épaule de Flaubert quand il écrivait 
Madame Bovary ?  Ou bien les mots et les pensées d'Emma sont uniquement les siens ? »

Fight club

Enfin, on assiste dans plusieurs médias, dans plusieurs rédactions, à ce glissement d’un journalisme d’investigation à un journalisme d’accusation, un journalisme à charge – un journalisme qui a remplacé la recherche de la vérité par celle des coupables, en somme, tout en se soumettant aux modes du moment.

Ainsi, Mediapart nous informe de la création d’un nouveau poste : « gender editor ». De quoi s’agit-il ? À l’instar des « sensitivity readers », le « gender editor » est là pour surveiller le traitement éditorial des questions féministes et liées au genre. Si des « gender editors » existent déjà outre-Atlantique (Jessica Bennet, autrice de Le Fight Club féministe aux éditions Autrement, et qui a aussi créé le terme « manterrupting », mot-valise qui désigne le fait, pour un homme, de couper la parole à une femme lors de discussions ou de débats en raison du genre de son interlocutrice, occupe ainsi cette fonction au sein du prestigieux New York Times), c’est une grande première en France.

Afin d’incarner ce journalisme d’un nouveau genre (sans mauvais jeu de mot), Mediapart, pionnier en la matière, s’est adjoint les services de Lénaïg Bredoux, jusqu’ici surtout identifiée pour ses enquêtes liées aux violences sexistes et sexuelles. Le magazine Marianne ne voit pas cette évolution d’un très bon œil. Le journaliste Samuel Piquet publie le 26 octobre 2020 un article pointant les risques de censure dissimulés sous le vernis d’une langue de bois que maîtrise à la perfection Lénaïg Bredoux : « En quoi va donc consister la tâche de cette "gender editor",» comme l'appelle magnifiquement France Culture ? Réponse de l'intéressée : "Cela passe par la coordination du travail des journalistes des différents services. C'est aussi veiller à ce que, de manière transversale, le journal soit inclusif dans son traitement éditorial et dans son fonctionnement interne". Nous lui faisons entièrement confiance pour qu'elle use de la même vigilance à l'égard de la "novlangue".

Inclusivité exclusivement

Pour la langue de bois, en tout cas, la rédaction est déjà parfaitement au point. La preuve : "Il ne s’agit pas d’imposer, de censurer, de faire la police éditoriale ou la contrôleuse de chaque fait et geste (sic) des journalistes, cela n'aurait aucun sens ! Mais d’impulser des couvertures, de contribuer à les créer en discutant avec les journalistes, de réfléchir aux titres des papiers (...). L'idée est vraiment d'avoir des discussions et des impulsions éditoriales, de construire des ensembles". Rien à dire, c'est un sans-faute, l'important est donc que cette rééducation s'exerce poliment. D'ailleurs, pour se convaincre qu'il n'est nullement question ni de censure ni d'interventionnisme, il suffit d'écouter la journaliste proposer de "mettre en place dans les conférences de rédaction une vigie pour veiller à la prise de parole et éviter que les personnes se coupent la parole". Elle ajoute : "Nous avons également veillé aux photos en Une, au caractère inclusif de l’écriture – même si chaque journaliste est libre de la rédaction de ses papiers". « Cela va sans dire ! », conclue malicieusement le rédacteur.

Bien entendu, ce glissement d’un journalisme visant à l’objectivité vers un journalisme militant, cette confusion entre presse d’investigation et presse d’opinion, ne se constate pas seulement au sein de la rédaction de Mediapart, et peut s’observer aussi, par exemple, au Monde, comme en témoigne la récente démission de Xavier Gorce, qui n’a pas supporté que la rédaction le désavoue publiquement en s’excusant auprès des lecteurs pour la publication d’un dessin qui a créé le scandale sur les réseaux sociaux.
 

 
 
 

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