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Les "Sensitivity Readers" et l'édition française (1/2)

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Les "Sensitivity Readers" et l'édition française (1/2)

Malgré les bonnes intentions, l'auteur et l'éditeur marchent sur des œufs dès lors qu'il s'agit d'écrire sur des minorités.

La relecture et l’autocensure pour des raisons autres que littéraires ont toujours existé, même si, ces dernières années, le rôle des avocats spécialisés et de services juridiques des maisons d’édition s’est amplifié. 

Mais sont aussi apparus récemment les « sensitivity readers », représentants d’une nouvelle profession en plein essor aux États-Unis et qui commence à timidement s’exporter en France. 

Les « lecteurs de sensibilité » (pour traduire littéralement – il n’existe pas de traduction exacte mais Amandine Bégot, journaliste à RTL propose comme équivalent – non sans un certain savoureux sarcasme – « lecteur sensible », « lecteur censeur » ou « contrôleur de sensibilité ») se fixent pour mission d’examiner avec attention des ouvrages en cours de production. Leur but : détecter les éléments qui pourraient offenser les lecteurs, et particulièrement les lecteurs appartenant à des communautés minoritaires. Racisme, misogynie ou homophobie sont évidemment leurs principaux chevaux de bataille.

Bonnes lectures

De manière étonnante, de nombreux éditeurs, mais aussi des libraires et même des écrivains, trouvent qu’il s’agit d’une bonne idée de laisser relire un manuscrit par tel ou tel expert auto-proclamé qui vous expliquera comment faire pour éviter de manquer de tact. Ainsi, l’écrivaine américaine Marjorie Ingall estime que, notamment pour la littérature jeunesse, cela permet d’améliorer les livres : « Essayer de rendre les livres pour enfants plus authentiques et moins stéréotypés, ce n’est pas censurer. (…) Dernièrement, les intellectuels conservateurs ont exprimé leur horreur et indignation vis-à-vis de la notion de “sensitivity reader”, terme malheureux désignant des personnes comme moi qui lisent des manuscrits, à la demande de leur auteur, afin de s’assurer que celui-ci n’a pas écrit par inadvertance quelque chose de mal informé ou mal avisé. (…) Aucun contrat de livre n’a jamais été annulé sur les conseils d’un sensitivity reader. Le sensitivity reader n’est pas une censure. »

Aucun… pour l’instant. Que se passerait-il si cet usage se répandait au point que les maisons les plus importantes et les plus grands groupes y sacrifient ? Et qu’arriverait-il alors à l’auteur qui refuserait de s’y conformer ?

Gay Forman, l’auteur de Ce que nous avons perdu (paru chez Hachette en 2018), explique ainsi avoir fait appel à un imam pour relire son manuscrit à l’aune de sa religion : « Sa contribution a rendu le livre tellement meilleur, émotionnellement. »

Au fond, les sensitivity readers ne seraient rien d’autre qu’une nouvelle catégorie de relecteurs spécialisés, tel qu’il en a toujours existé dans la littérature ? Si c’était le cas, en effet, il n’y aurait rien à redire à cela. 

Bonnes intentions

Cependant, à travers une série de témoignages recueillis par Les Inrocks en décembre 2020, c’est un tout autre son de cloche que nous entendons, bien plus inquiétant : des maisons d’édition comme celle d’Antonin Iommi-Amunategui, Nouriturfu, qui a fait récemment appel pour la première fois de à un sensitivity reader pour un livre à paraître. "Ce livre portera spécifiquement sur la suprématie blanche et le racisme, explique l’éditeur et cofondateur de Nouriturfu. L’auteur est un homme blanc. Il a conscience de sa blancheur et de son privilège et son texte est très cadré de ce point de vue". C’est leur agente en droit étranger qui a suggéré à l’équipe de faire passer ce texte par une relecture. "Parce que c’est un point de vue que l’on ne peut pas reproduire, auquel on ne peut absolument pas se soustraire ni se substituer, sauf à prendre le risque de laisser passer des propos maladroits", explique Antonin Iommi-Amunategui. L’éditeur le sait : les bonnes intentions ne suffisent pas.

"J’aurais tendance à dire que les maisons indépendantes, qui publient par principe moins de titres et à un rythme moins soutenu, sont plus attentives en général aux textes qu’elles publient, explique l’éditeur. Et lorsque le sujet est complexe, glissant pour ne pas dire casse-gueule, cette attention doit naturellement être redoublée." Monstrograph, la petite maison d’édition tenue par Coline Pierré et Martin Page, qui a récemment fait un carton en publiant l’essai de Pauline Harmange Moi les hommes, je les déteste, a ainsi accueilli avec enthousiasme le désir de Lou Sarabadzic, autrice de Poétique réjouissante du lubrifiant, de faire relire son texte pour qu’il soit le plus inclusif possible. 

Pour Floria Guihéneuf, éditrice chez Scrineo, une maison qui a déjà fait appel à des sensitivity readers, il est capital qu’un·e éditeur·trice puisse refléter une multiplicité d’expériences. Ce qui est facilité grandement par ces relectures. "Il nous paraît très important de traiter de certains sujets en littérature jeunesse, explique-t-elle. Mais traiter de ces sujets de façon maladroite ou présenter une diversité de personnages non crédibles n’a pas vraiment d’intérêt selon nous. Les personnes confrontées à certaines situations sont plus à même de parler des ressentis, de savoir quels termes utiliser, etc., car c’est leur quotidien. Le retour de personnes concernées est donc important pour transmettre un message le plus juste possible."

Bons genres

L’autrice Laura Nsafou, qui a déjà effectué ce genre de relectures, réfute totalement l’idée d’une "police de la pensée".  (…) "L’idée est simplement de veiller à ce qu’il n’y ait pas de propos sexistes, racistes, homophobes ou validistes dans un roman, analyse-t-elle. Si des personnes estiment qu’une œuvre va perdre en qualité parce qu’il n’y a pas de propos discriminants dedans, on se demande quelle littérature ils défendent."

Cordélia a un discours similaire. "Le monde de l’édition est très uniforme, très privilégié, très blanc, très hétéro, très cisgenre, estime-t-elle. Leur avis est supposé objectif, alors que celui des minorités serait biaisé par leur expérience personnelle. Parce que le sensitivity reading est au final une aide pour les auteur·ice·s ne vivant pas les discriminations et oppressions sur lesquelles ils et elles écrivent. Or ce dont on a aussi besoin, c’est une diversité derrière la plume, et pas seulement dans les livres."
En janvier 2020, un reportage diffusé par France 24 sur les réseaux sociaux a beaucoup fait parler de lui et suscité des indignations très vives, comme dans Marianne, sous la plume de Samuel Piquet : "Sous couvert de présenter une personnalité (Patrice William Marks, "lectrice en sensibilité"), le média fait l'apologie de l'épuration fictionnelle."

Patrice William Marks se présente sur son site comme l’autrice de « livres sur le crowdfunding, d'une autobiographie sur le procès de O.J. Simpson, l'agitation à Los Angeles et le verdict de Rodney King, et sur la façon dont ils ont polarisé notre communauté, ainsi que de livres de fiction historique. L'une de [s]es séries de romans, Montgomery Vale, met en scène un détective bi-racial instruit et élégant vivant dans les années 1930. » Dans la vidéo tournée pour France 24, elle indique qu’elle est relectrice « spécialisée en diversité, qui repère la présence de stéréotypes ou de représentations biaisées. » Enfonçant le clou, le reportage précise alors que l' « objectif » de ces relecteurs est de « n'offenser aucun lecteur, aucune communauté et échapper à toute polémique sur les réseaux sociaux », avant de préciser : « Même les plus expérimentés peuvent tomber dans le piège, citant par exemple J. K. Rowling qui s'est appropriée la légende amérindienne des "Skin Walkers" » – qui aurait donc dû, selon la journaliste, s’attacher les services d’un sensitivity reader

Autre exemple, provenant cette fois de Livre Hebdo : une autrice de polar se serait vue conseiller, par son éditeur assisté d’un sensitivity reader, de ne pas utiliser les adjectifs « estropié » et « difforme » à propos… d’un chien qui avait perdu une patte. Un tel vocabulaire aurait pu offenser des lecteurs handicapés.
 
(à suivre)
 

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