Par le 21.09.2018 à 12h00

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Editeurs prédateurs et gallinettes cendrées, les frontières fragiles de l’édition scientifique

Les revues scientifiques sont aussi confrontées à la concurrence d'éditeurs qui proposent des publications non relues ou approuvées.

Le journal Le Monde s’est fait, pendant l’été [1], l’écho d’une enquête initiée par une collaboration entre 23 médias, intitulée « Fake Science », qui s’alarme du nombre de « pseudo-revues savantes » (le terme est de la rédaction) qui « publient [tous les ans] des milliers d’articles qui n’ont pas de valeur scientifique ».

Les éditeurs de ces revues, désormais connus sous le nom d’ « éditeurs prédateurs », proposent à des scientifiques, moyennant finances, d’assurer la publication de leurs travaux dans des revues qui, contrairement à l’immense majorité de l’édition scientifique, ne se basent pas sur le principe de la « revue par les pairs » (peer review) qui veut que, avant d’être publié, un article soit relu et approuvé par deux (ou plus) chercheurs de la même discipline.

Au risque de la provocation, et pour le faire court dans le format obligé de ce billet, on peut considérer que l’apparition d’« éditeurs prédateurs » n’est qu’une conséquence des logiques capitalistes à l’œuvre, en matière de recherche scientifique et, par conséquent, de publication de la recherche scientifique. De même qu’il y a de faux médicaments, de fausses pièces d’avion et, bien sûr, des produits de luxe contrefaits à n’en plus finir, de même il y a de faux articles, parce que la logique de compétition, de productivité, etc. à l’œuvre dans le monde néo-libéral de la manufacture, l’est aussi, désormais, dans celui de la recherche scientifique.

Le nombre de publications comme enjeu d'évaluation

Là encore pour faire simple, le financement de la recherche scientifique est dominé par des pratiques d’évaluation quantitative où le nombre de publications que peut revendiquer un chercheur ou une équipe de recherche est un critère important, sinon prioritaire. Après avoir évalué, à l’initiative d’Eugène Garfield, président de l’Institute for Scientific Information et l’un des fondateurs de la bibliométrie, l’importance d’une recherche par celle des citations qu’elle suscite dans d’autres articles, après avoir évalué les revues dans lesquelles les articles sont publiés (le fameux « impact factor »), c’est désormais le nombre de publications qui est l’enjeu de l’évaluation. Les « vrais » éditeurs ne s’y sont pas trompés, dont le consortium Couperin, déploraient l’inflation du nombre d’articles publiés dans leurs revues, aux dépens de leur supposé intérêt scientifique, même « revu par des pairs. [2]

Mais publier dans des revues à « peer review » est difficile (peu d’articles sont acceptés), long et, souvent, coûteux, puisque tend à se généraliser un processus un rien pervers lui aussi qui veut que l’auteur paye pour que sa contribution soit gratuitement accessible à tous [3] et paye d’autant plus cher que la revue est plus prestigieuse. Rien d’étonnant lors à ce que s’en vienne répondre au besoin, à la nécessité de publier (le fameux « publish or perish ») de faux  éditeurs répondant à une vraie demande – la frontière entre le faux et le vrai résidant donc essentiellement dans le fait que, avant publication, les travaux de recherche sont validés par d’autres chercheurs, parfois ou souvent plus ou moins concurrents.

Le diktat de la finance sur la science

De fait, si la recherche scientifique fonctionnait selon une logique de bien public et de bénéfice pour l’humanité, cette frontière pourrait sembler solide. Mais, dans un monde où la recherche scientifique est désormais soumise aux diktats des flux financiers, à la compétition à outrance entre équipes de chercheurs, tant pour l’attribution des budgets que pour la vitesse d’obtention des résultats (et de leur publication), il est à craindre que cette frontière ne soit désormais bien fragile.

De plus, la pratique, issue de la volonté d’accélérer la publication des résultats de la recherche autant que de la volonté de lutter contre les éditeurs (côtés en bourse) de la majorité des revues scientifiques, des « preprints », qui consiste à proposer à la communauté scientifique des articles avant publication (donc non revus), ne vient pas clarifier le statut d’une recherche donnée quant à sa publication.

Si on ajoute, comme l’ont par exemple montré les « Monsanto Papers » débusqués par ce même journal Le Monde, que nombre d’études scientifiques, to say the least, sont financées et/ou « influencées » par des lobbies de tous ordres, le paysage de la publication scientifique, sans être absolument dévasté, peut être considéré comme sérieusement troublé. Ce n’est pas le cas pour l’instant, mais, si ces tendances persistent et s’affirment, il sera bientôt aussi difficile de distinguer un vrai éditeur d’un éditeur prédateur qu’un bon d’un mauvais chasseur de gallinettes cendrées. [4]

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