Par le 02.07.2018 à 13h00

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Rééditer les pamphlets de Céline dans la Pléiade ?

Depuis quelques mois, la réédition des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline provoque des débats entre éditeurs, chercheurs et intellectuels. 

Le voyage au bout de la nuit fut pour moi comme pour tant d’autres l’un des moments les plus fort de ma vie de lecteur et les romans de Céline ont plus que leur place dans le panthéon de la Pléiade. Faut-il pour autant rééditer dans ce même panthéon les pamphlets antisémites ? Non, je ne le crois pas. Il n’est pas question d’interdire, mais il n’est pas interdit de désapprouver ce genre d’entreprise.
 
Nul ne conteste qu’il faille pouvoir accéder à ces textes pour s’en faire une idée (si ce n’est déjà fait !). Mais, les bibliothèques sont là pour cela. A moins que des éditions universitaires ne préfèrent y revenir avec force apparat critique pour chercheurs vétilleux. Par contre, remettre en selle la fake news du siècle (dernier) par une entrée dans la Pléiade serait plus que jamais de mauvais goût.
 
On connaît parfaitement les thèses de Céline et de ses amis, ainsi que le rôle funeste qu’elles ont joué. Qui pourrait croire, qu’il soit besoin de revenir à ce qui fut leur expression directe et militante, les pamphlets, pour mieux les connaître et - sous-entendu - mieux s’en prémunir ? Qui pourrait soutenir que les pamphlets apportent quoi que soit de plus à la compréhension de l’œuvre proprement littéraire, laquelle distille suffisamment d’aigreur pour que l’on sache à quoi s’en tenir tout en admirant le génie de sa langue ?
 
Loin de moi l’idée de séparer l’oeuvre littéraire de l’oeuvre politique au nom d’une innocence intrinsèque de la littérature ou de l’art en général. De même que la langue de Heidegger traduit un état d’esprit très peu démocratique ou progressiste, celle des romans de Céline transpire la hargne populiste, mais nul ne peut prétendre que dans les deux cas on n’ait affaire à de vraies créations de l’esprit, au même titre, à l’opposé, que celle de Proust ou de Wittgenstein, et qu’elles ne contribuent à faire ensemble du paysage artistique et philosophique la précieuse mémoire du retour sur soi d’un monde en proie à ses contradictions. 
 
L’affaire des pamphlets a au moins le mérite de nous rappeler que le 20èmesiècle artistique n’a pas toujours penché du côté des valeurs qui nous paraissent aujourd’hui naturelles et que la culture n’est pas un remède à nos errements mais plutôt une source d’intranquillité. Qu’il s’agisse d’Ezra Pound ou de Marinetti, la liste est longue des avant-gardes de la modernité mises au service de causes qui ont fait des ravages. Certains de leurs admirateurs qui étaient allés jusqu’à l’engagement politique ont finalement préféré noyer leur honte dans le silence ou changer d’optique comme Maurice Blanchot. Respectons cette honte mais pas l’invocation de la liberté quand elle conduit, de fait, à parer l’innommable des lauriers de la gloire.
 
Peut-être est-ce mon expérience de bibliothécaire qui parle. D’un côté, la fréquentation des travées d’une grande bibliothèque patrimoniale comme celle de Lyon m’a appris que toutes les idées auront été possibles et qu’elles constituent notre héritage commun. D’un château l’autre en fait partie, autant que le Marchand de Venise. D’où mon refus des politiques d’acquisition simplistes. D’un autre côté, les bibliothèques sont comme des bassins de décantation. Non qu’elles séparent le bon grain de l’ivraie, mais elles voient en général s’échouer par le fond, à l’usage de quelques érudits, ce qui ne fut que misérables prurits de circonstance. La bibliothèque de la Pléiade ferait bien de s’en inspirer.
 

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